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Jean-Louis Richard
Lisle sur Tarn (81310)
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Interests: Travailler sur soi est aussi vital que respirer.
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Dans le langage courant, nous appelons amour de nombreuses formes de rapprochements entre êtres vivants pour créer de l'être vivant. Je propose d'appeler être vivant tout existant dont l'identité unique se définit par sa seule existence intemporelle, et non par ses actes temporels, est d'état imprévisible quels que soient les modes d'observation et peut produire avec d'autres êtres vivants de l'être vivant. Un être humain est en ce sens un être vivant. Un animal, un végétal sont eux aussi des êtres vivants. Tout système composé d'un nombre quelconque de ces entités est, lui aussi, un être vivant. Un couple, bien sûr, mais aussi une famille, une cité, l'humanité entière. Je pose aussi que d'autres êtres vivants existent, dont nous avons plus ou moins conscience. Toute partie de l'espace-temps est par exemple un être vivant en soi. Prenons un exemple : observons ce qu'il se passe à un instant t donné, en un point p de l'espace. Posons deux sujets v1 et v2 vivant le moment t au point p. Notons au passage que 3 êtres vivants élémentaires composent la scène : v1, v2 et le morceau d'espace-temps support physique de cette vie (p,t). Toute combinaison, à l'infini, de ces êtres vivants est à son tour un être vivant. Le couple (v1, v2) bien sûr, mais aussi le système composé de ce couple et de (p,t) que je noterai e0. Cet e0 forme à son tour avec v1 un être vivant e0v1, et ainsi de suite. Du point de vue de v1, l'ensemble, imperceptible dans sa globalité, des perceptions ressenties en e0 constitue à son tour un être vivant p0v1, comprenant notamment l'image en v1 de v2. Il en est de même pour v2, qui crée p0v2, comprenant notamment l'image en v2 de v1. A la lumière ce ces premières notations, apparait la mise en abyme caractéristique de la vie. Sur le plan identitaire, v1 élabore son identité comme être vivant produit de la rencontre de multiples êtres vivants, ce que nous simplifions parfois au travers de l'image qu'il perçoit que v2 perçoit de lui-même, v1, ou encore de l'image qu'il perçoit de l'image que v2 à son tour se fait de l'image que v1 se fait de v2, et ainsi de suite dans un tourbillon sans fin qui se perd dans ce qu'on a appelé approximativement l'inconscient, concept trop limité pour un travail en profondeur sur notre psychisme. La mise en abyme opère aussi, peut-être surtout, sur le plan temporel, au travers de la rencontre des êtres vivants notés ci-dessus. Pour le traduire en termes simples, notons t1, t2 et t3 trois instants successifs, séparés de quelques minutes ou de dizaines d'années, et limitons-nous à ma propre perception de sujet autonome. Ma représentation de l'univers en t1 est un être vivant qui se manifeste différemment vu en t2 et vu en t3, ce qui est l'effet banal de la mémoire évolutive. Mais cet effet fonctionne aussi bien à rebours : ma représentation de l'univers en t3 n'a rien à voir entre ce qu'elle était en t1 et en t2. Et la mise en abyme se sent lorsque j'énonce qu'à cet instant, distinct de t1, t2 et t3, j'ai une image de la représentation qu'en t2 je me faisais de l'image qu'en t1 je me formais de t3. On voit qu'il n'y a aucune limite à ce dédale, ce qui éclaire l'insaisissabilité essentielle de tout être vivant. Ces quelques éléments laissent apparaître que l'amour serait la part observable d'un intemporel travail de rapprochement entre une infinité d'êtres vivants plus ou moins conscientisables pour produire d'autres êtres vivants à l'infini. C'est en ce sens qu'aimer et travailler revient au même : c'est toujours élaborer de l'identité, plus généralement de l'être vivant, au contact entre soi et tout autre. Continue reading
Posted Apr 4, 2015 at PsyVillage
Vous lisez cette page. Mille activités inconscientes vous mobilisent. Vous respirez. En prendre conscience modifie votre respiration. Des idées, des sentiments, des souvenirs, une partie de vous se met en mouvement dans votre psychisme. Vous seul ressentez ce que vous ressentez en ce moment, quelque partielle qu'en soit votre conscience. Vous préparez votre repas, vous conduisez votre voiture, vous embrassez un ami rencontré au café... votre identité intérieure foisonne de ce qui vous anime et que vous seriez bien en peine de nommer. La conscience n'est pas comme le lait dans la porte du frigo. Personne ne peut ouvrir la porte et goûter le lait. Vous-même, quelle conscience avez-vous vraiment de votre identité ? A deux, ça se complique. Je ne saurai jamais ce que cela fait d'être vous. Vous ne saurez jamais ce que ça fait d'être moi. Que faisons-nous d'autre qu'essayer ? De tous temps, hommes et femmes se sont mis en tête -c'est le cas de le dire- de travailler sur eux. Nous travaillons déjà beaucoup à changer le monde, pourquoi faire évoluer la personne que nous sommes ? Parce que travailler sur soi est aussi vital que respirer. Sylvie, 46 ans, est mariée et mère de trois enfants. Elle a perdu sa mère il y a un an. Elle se sent différente depuis quelques mois. Son couple la préoccupe, ses enfants la fatiguent, le rapport à son corps évolue. C'est comme si tout ce qui fondait sa joie de vivre s'effritait. Bernard, 40 ans, célibataire, voit le temps passer, ses copains se marier et pouponner, alors qu'il ne construit rien dans la durée. Ce qui le faisait rire il y a peu l'inquiète, sans parler de son rapport à la cocaïne qui l'interroge. Didier, 55 ans, repart à zéro : nouveau métier, nouvelle femme, nouvelle vie. Il affronte pour la première fois avec cette intensité d'interminables nuits à chercher le sommeil. Croyez-vous que Sylvie, Bernard, Didier puissent décréter que "ça passera" et laisser leur bonheur de vivre, d'aimer, de travailler, glisser entre leurs doigts ? Vivre heureux, aimer ses proches, travailler sans s'user, c'est un équilibre aussi subtil qu'inexpliqué. Tout signal faible est à prendre au sérieux, d'autant plus que les réponses rapides aggravent la situation. Sylvie va revoir un ami d'enfance et fonder ses espoirs sur une nouvelle relation en marge de son couple. Bernard va passer à trois grammes de cocaïne et se dire que jusque-là tout va bien. Didier va se jeter dans son travail pour tout oublier. Sylvie sortira abîmée de sa dernière illusion, Bernard détruira sa plasticité cérébrale et Didier creusera le trou de sa future dépression. Rester dans sa zone de confort prépare des lendemains plus chargés. Le seul avantage des solutions clés en main est de nous mener plus vite au pied du mur. Savez-vous ce qui survient quand les équilibres internes rompent et que les efforts à engager pour retrouver la sérénité sont cent fois plus conséquents ? Observez le feu : un seau d'eau suffit au tout début, puis c'est une citerne, et quand tout diverge il n'y a plus qu'à attendre que l'incendie épuise le combustible à sa portée. Qui souhaite devenir le combustible de ce qu'il a traité à la légère ? Pour être précis, un autre scénario peut se développer, la mort psychique. Je parie que vous préfèrerez l'incendie. Le travail sur soi serait donc une façon de soigner les désordres psychiques ? Oui et non. Oui, face au tableau clinique d'une décompensation. Quand la santé est altérée et la vie bouleversée, l'association du travail sur soi et d'un traitement médical s'impose. Ce sont les cas les plus rares car le travail sur soi est préventif, pour garder santé et joie de vivre. Il fait partie de l'hygiène de vie, au même titre que l'alimentation saine, l'exercice physique ou le choix de rapports humains et d'activités qui nous conviennent. Il entraîne notre psychisme, à l'image du corps, à conserver sa souplesse et son adaptabilité face à l'imprévu. D'accord pour travailler sur soi, mais comment faire ? Le plus simple serait peut-être de s'en remettre aux bons conseils d'un tiers ? Attachez votre ceinture. Votre voiture fait un drôle de bruit. Votre garagiste ouvre le capot, tend l'oreille. Ca y est, il sait. Il a vu ça cent fois. Vous avez de la chance (?), vendredi ce sera réglé. Un problème, c'est l'écart entre deux réalités observées, en tous points identiques, à un détail près : l'une est satisfaisante, l'autre pas. C'est au petit matin la différence entre la Twingo de votre voisin qui démarre au quart de tour et la vôtre, même année, même kilométrage, à ceci près qu'elle refuse de démarrer. Elle ne peut pas le faire exprès, la Twingo. C'est un mécanisme complexe, certes, mais déchiffrable, donc réparable, par tout spécialiste plus malin qu'un tas de ferraille. Pour modifier un système quel qu'il soit, il faut en savoir plus que lui, et se forger sa propre image de comment ce système fonctionne. Tout n'est qu'affaire de volonté. Voilà pour les systèmes inanimés. Et l'homme, comment intervenir sur lui ? Qui peut se dire plus complexe que l'homme ? La femme ??? Vous pourrez lire toute la littérature depuis Hippocrate, éplucher toutes les publications scientifiques depuis un siècle, je vous mets au défi de m'expliquer comment fonctionne votre psychisme. Sans parler du mien. Comment voulez-vous qu'un psychisme humain fasse le tour d'un psychisme humain ? Autant demander à votre Twingo de réparer sa voisine de parking. Et vous vous en remettriez aux conseils d'un tiers pour vous changer en profondeur ? J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour vous. On commence par la bonne ? Vous descendez des hommes et des femmes préhistoriques qui n'ont jamais, je dis bien JAMAIS, suivi le moindre conseil. Ceux qui appliquaient de temps à autre un conseil avisé n'ont pas eu le temps de se reproduire. Ils sont tombés sous les coups de leurs nouveaux amis. Les costauds, vos ancêtres à vous, résistaient à tout. Rien de ce qui bougeait autour d'eux ne les faisait changer d'avis, rien n'entamait leur moral. Un coup de massue, et hop, ça repartait. Entre deux coups de massue, ils se reproduisaient, beaucoup plus que leurs rivaux moins résilients. Observez de près le dernier conseil que vous croyez avoir appliqué. Tout conseil provoque le réflexe inverse. Ce vestige de notre instinct de conservation crée bien des malentendus. Au fond de vous, comme vos ancêtres, vous êtes étanche à la volonté de qui que ce soit ainsi qu'à tout bouleversement de votre environnement. La flamme bien cachée dans les replis de votre âme, celle qui fait que c'est vous, oui, vous qui me lisez, pas l'autre, cette flamme résiste à tout. C'est ce qui nous permet de survivre et de retrouver notre équilibre dans les pires conditions. La mauvaise nouvelle, c'est que vous allez devoir oublier l'option facile de vous en remettre aux conseils de qui que ce soit. C'est l'histoire du fumeur : plus son entourage lui demande d'arrêter, plus sa barque déjà bien chargée tangue, moins elle est manœuvrable, et moins il a le choix. Il finira par fumer davantage pour supporter ses proches qui lui disent d'arrêter. Cela sans parler du fait établi que le fumeur doit avant tout construire d'autres modes de gestion de son énergie. Vous ne pouvez pas davantage compter sur un acte positif ou une modification de votre environnement pour vous faire bouger dans votre for intérieur. Nos représentations intérieures comptent beaucoup plus que la réalité extérieure. Elles sont conçues pour rester stables face à tout changement du dehors. Si une certaine marque de voiture apportait la joie, ça se saurait. Le travail sur soi est une activité intime et déconnectée de toute influence ou changement extérieur. Tant mieux, car un monde où ceci ne se vérifierait pas génèrerait une insécurité invivable. Si l'extérieur ne peut pas vous changer, vous allez peut-être croire qu'après tout ce n'est pas si compliqué de réfléchir sur vous et de choisir les résolutions appropriées. Une résolution n'est jamais qu'un conseil qu'on se donne à soi-même. Franchement, quand avez-vous observé que cela marchait ? Non seulement nous sommes au fond de nous étanches aux conseils externes, mais toute résolution que nous prenons est une façon plus ou moins consciente de ne rien changer. Didier est toujours débordé, son agenda est impossible. Il décide de prioriser ses tâches, de s'accorder du temps non affecté, d'arrêter de reporter sans fin ce qui l'ennuie, enfin tout ce qu'il va pouvoir conclure d'une analyse rationnelle de son "problème" de gestion de son temps. Nous l'avons tous vécu, cette démarche ne fonctionne quasiment jamais. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a en l'espèce ni "problème", ni (ré)solution. La façon dont Didier vit son emploi du temps est un équilibre qui résulte de multiples facteurs, pour certains liés à son contexte, pour d'autres liés à son identité. Pour simplifier, supposons le contexte constant. Il reste les facteurs liés à l'homme et au professionnel qu'est Didier. Tant que ces caractéristiques intimes n'évolueront pas, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Ce n'est pas un problème, c'est l'expression de la personne qu'est Didier dans l'environnement qu'il a choisi. S'en plaindre, raisonner, décider de changer est une façon de réagir et -une fois encore- de préserver un confort historique, surement pas un moyen d'avancer. Chacun sent qu'il est plus rapide de changer de contexte que de se changer soi-même. C'est ce que font beaucoup de professionnels qui changent d'entreprise ou d'hommes et de femmes qui changent de partenaire. Un détail les rattrape : nous choisissons beaucoup plus nos contextes que nous ne le croyons. Il est courant de changer son contexte sans en fait le modifier pour ce qui compte vraiment. De fait, le changement observé ne joue qu'en surface, et les mêmes comportements reviennent à la charge. Travailler sur soi, ce n'est donc ni agir de l'extérieur, ni faire son auto-critique pour décider de changer. Si rien d'extérieur ne peut faire le chemin à notre place, comment procéder ? L'essentiel du travail sur soi se déroule de façon peu ou pas consciente. Après la perte d'un proche, par exemple, un travail de deuil nous mobilise. La partie dont nous avons conscience est ce que nous ressentons : peine, colère, peur, voire désespoir. Au fil des mois, alors que rien ne semble avoir changé en nous, nos sensations évoluent. Notre travail de deuil réorganise nos représentations intimes de la personne perdue, des moments passés avec elle et de la substance de ce qui nous relie à elle. Un an après le décès de sa mère, Sylvie s'est construite une nouvelle image intérieure de la femme qu'elle est, de et après sa mère, sur la base d'une relecture de sa vie avec elle. Pour proposer une image, comparons notre psychisme à une très vaste maison, avec de grandes et de petites pièces, de larges couloirs, d'étroits corridors, des escaliers, des recoins et plein de surfaces plus ou moins habitées. Notre travail sur nous consisterait à nous intéresser à une aile de cette maison, à y découvrir un relatif désordre et à donner une nouvelle vie à cet espace en rangeant, aménageant, décorant à notre goût. Ce que Sylvie a fait dans son travail de deuil, c'est rénover la grande pièce poussiéreuse de son lien à sa mère. En entrant, elle a trouvé la haute armoire normande de la relation de sa mère à son grand-père, posée devant la fenêtre à une place manifestement inconfortable. Elle a découvert à quel point l'ancienne souffrance de sa mère l'encombrait, elle, à son tour. Nous ne pouvons rien jeter en nous, tout se conserve. Nous avons en revanche toute liberté pour inspecter, alléger et revisiter ce qui limite notre bonheur. Cela s'appelle élaborer notre identité sur la base de notre héritage familial et de tout ce que nous avons vécu et emmagasiné en nous. Ce travail sur soi se pratique inconsciemment chaque nuit au fil de nos rêves, dont une infime partie émerge à notre entendement. Il est si vital qu'on peut tuer quelqu'un juste en l'empêchant de rêver. Pour prendre une autre image, travailler sur soi ce serait redisposer les pièces de l'immense puzzle de la personne que nous sommes pour vivre plus en harmonie, plus libre et plus heureux. C'est dans l'état du rêveur, alors que nous ne sommes plus dupes de nos anciens compromis, que nous prenons de nouvelles libertés pour réarranger nos pièces en sortant de nos limites. Peut-être désirez-vous travailler plus en conscience sur vous pour accélérer et intensifier votre évolution. De nombreuses instances de travail sur vous sont à votre disposition. En voici trois, par ordre croissant d'intensité, donc de risque et d'inconfort : le travail, l'attention et la psychanalyse. 1- Travailler, c'est nous frotter à la réalité, investir notre désir et notre énergie à produire un résultat séparable de nous. Il peut s'agir d'un travail au sens professionnel, ou de multiples autres travaux : pratiquer un sport, planifier des vacances, préparer le repas, réparer la machine à laver. Si le travail n'était que l'application d'une procédure stricte et sans imprévu, cela nous fatiguerait mais ne nous ferait pas travailler sur nous. De fait, rien ne se passe jamais comme nous nous y attendons. Notre corps réagit de façon inattendue, le site Internet consulté recommande un nouvel hôtel, nous changeons le menu prévu en inspectant le réfrigérateur, la pièce de rechange livrée correspond à un autre modèle de machine à laver. C'est parfois ce qui nous amuse ou nous contrarie, c'est toujours ce qui nous fait travailler sur nous. Le travail productif se fonde sur nos représentations de la réalité extérieure. L'imprévu nous conduit à louer ou critiquer les facteurs externes, puis à remettre en question nos croyances, notre place dans le système, la façon dont nous jouons de notre identité pour produire le résultat désiré. Nos cartes de référence intimes s'en trouvent modifiées. Tout travail comprend une dose plus ou moins forte de travail sur soi. C'est heureux, sinon travailler se résumerait à s'user en échange d'un résultat, ce qui, convenons-en, serait inquiétant, quelle que soit la valeur de ce résultat. 2- Je citerai l'attention comme seconde instance de travail sur soi. Lorsque vous êtes venu au monde, c'est au travers de l'attention que vous avez portée à vos proches, et de l'attention sincère qu'ils ont eue en retour pour vous, que vous avez grandi. L'attention totale, bienveillante et désintéressée à et de l'autre est très précieuse. Elle suppose l'absence de projets, d'enjeux de pouvoir ou de rapports de force. En milieu professionnel par exemple, le coaching peut quand il est bien pratiqué procurer cette qualité d'attention. L'attention est depuis toujours une clé de notre travail sur nous. Ce que je perçois de ce que l'autre perçoit de moi me conduit à regarder sous un nouveau point de vue la personne que je crois être. Pour reprendre l'image de notre maison, chacun sait qu'il est plus facile de décider ce que l'on va réaménager dans une demeure avec le concours du regard neuf d'un nouvel invité. Ce à quoi nous nous étions habitués depuis longtemps, ce papier peint décollé, cette marche fendue, va saisir son regard, et le nôtre avec. L'attention exclut tout jugement, tout projet, toute séduction. Elle consiste à regarder ensemble, à accepter de recevoir et de donner sans autre objectif que de produire un niveau plus élevé de lien. Reprenons l'exemple de Sylvie. Sa copine de lycée Claire lui ressemblait en tous points à 20 ans. Même caractère, même physique. Elles se sont mariées la même année avec des hommes très semblables, de vrais couples jumeaux. Elles ont eu leurs trois enfants aux mêmes âges. Pour couronner le tout, elles exercent le même métier dans des compagnies comparables. Claire se présente à l'opposé de Sylvie, resplendissante, sereine, avec ses soucis comme tout le monde, mais libre dans sa tête, en harmonie avec sa vie. Qu'est-ce qui distingue Sylvie de Claire ? La chance ? Peut-être, mais que s'est-il passé de si différent dans leurs vies pour expliquer un tel écart 26 ans plus tard ? La différence est à chercher dans leurs relations intimes. Sylvie et son mari ont vécu une passion initiale. Chacun a cru trouver en l'autre les réponses à ses intimes interrogations, et cet espoir a finit par être déçu. Ils se sont ensuite installés dans une association de moyens où l'attention véritable à chacun s'est évanouie. Sylvie ne se sent pas si aimée que cela, et n'aime pas tant son homme non plus. Leur communication est pauvre, leurs comportements dictés par la quête de leurs plaisirs plus ou moins disjoints. Claire et son mari, à l'inverse, ont très tôt travaillé sur leur lien de couple. Travaillant et questionnant leur relation, chacun a travaillé son identité sans attendre la solution de l'autre. Et chacun a changé, mûri, exploré son âme sous le regard bienveillant de son conjoint. Oh, bien sûr, ce ne sont pas des saints. Chacun a fait des erreurs et en a assumé sa part. Le travail intime de chacun sous l'attention de l'autre a produit ses fruits. L'échange attentionné, sans autre objectif que de communiquer et mettre en perspective ce que chacun ressent sous le regard de l'autre, complète et amplifie depuis toujours les apports des rêves et du travail quotidien. 3- Je citerai enfin la psychanalyse. Une pratique vivante, qui nous a gratifiés ces 20 dernières années d'avancées et de résultats incomparables. Ce que le public comprend de la psychanalyse n'a rien à voir avec ce qu'elle est. Pour beaucoup, consulter un psychanalyste c'est s'allonger et parler à quelqu'un de silencieux et d'invisible. La psychanalyse serait une sorte d'enquête sans fin débouchant sur je ne sais quelles "prises de conscience" expliquant la personne qu'on est sur la base d'évènements jusqu'alors oubliés. Plus étonnant encore, la psychanalyse serait réservée aux fous. Le cadre de travail analytique permet à chacun de refaire le chemin de la formation de son identité pour créer ses nouveaux équilibres plus libres, plus heureux, plus sûrs. Si la conscience est cette flamme dans les replis de votre âme, il a bien fallu qu'un jour quelqu'un vous aide à l'allumer. L'analyse vous offre une nouvelle chance de l'allumer vous-même, cette fois en pleine conscience. La psychanalyse remet en scène de façon productive nos émotions, nos pulsions, le rapport à notre corps, le rapport à notre réalité, tout ce qui nous identifie. En analyse, aucune question n'appelle de réponse car répondre c'est s’arrêter de questionner. Aucune action n'est visée car agir c'est s'agiter pour éviter de chercher qui l'on veut être. Le dialogue avec l'analyste nous replace -en totale sécurité- au coeur de la relation la plus intense et la plus productive à l'autre qui nous a permis de forger notre individualité face au monde. La psychanalyse est, en ce sens, un complément d'éducation. L'élaboration au travers des associations libres et des interprétations du praticien est au coeur de la démarche analytique. Bien plus productive que la seule attention bienveillante, elle nous conduit à délier puis relier autrement les matériaux de notre psychisme pour (re)trouver la profondeur et la liberté dont d'anciens équilibres -à l'époque appropriés- nous avaient privé. Le travail commence en face à face et peut dans certains cas prévoir des tranches en position allongée. La parole du psychanalyste aguerri rythme et nourrit le silence. Se taire est l'option prudente des débutants. La durée des sessions a changé : les 55 minutes de Freud puis les 20 minutes de Lacan ont fait place à 1h30, puis 2h. Ce qu'il se passe pendant la seconde heure n'a rien à voir avec la première. Quant à la fréquence des sessions, nous sommes de nos jours loin des 3 ou 4 fois par semaine des textes classiques. Seule importe la focalisation, qui permet à l'analysant de garder le fil de tout ce qu'il vit d'une session à la suivante pour entretenir l'intensité productive de son travail intérieur. Prenons par exemple le rythme d'une ou deux sessions de deux heures par mois. Cette fréquence garantit de disposer d'un matériau riche et élaboré dans l'inter-session. L'analyse passe ainsi à la vitesse supérieure. Les thèmes aujourd'hui travaillés n'ont plus grand chose à voir avec les bonnes vieilles névroses de transfert de nos aînés et nous imposent de faire converger toutes les ressources de l'analysant vers des sessions plus productives qu'autrefois. Combien de temps dure une analyse ? Une tranche est un chemin à deux de quelques mois à plusieurs années. L'analysant continue ensuite à pratiquer un travail inconscient beaucoup plus riche qu'avant. Je dis parfois qu'on entre en analyse, on n'en sort pas : cela devient une seconde nature. La psychanalyse fonctionne parce qu'elle s'appuie sur ce que nous avons déjà : notre mobilité psychique qui s'accélère chaque nuit pour produire notre premier travail inconscient de reconfiguration interne. Elle se fonde sur la richesse d'un siècle de pratique, avec son lot de succès et d'erreurs qui forment un corpus sans équivalent dans les sciences humaines. André Green avait coutume de dire que personne ne pourrait jamais savoir ce qui se passe dans une séance d'analyse. Aucune description ne peut donner une idée de ce qui s'y joue. C'est un cheminement à deux, puisque tout ce que nous faisons d'important sur cette terre nous le faisons à deux. C'est ce deux si particulier de l'analyse qui permet d'être à la fois seul et accompagné, unique et si proche de l'autre. Rien de mystérieux à cela. Tout parent observe que son enfant se développe et grandit dans le mystère infini de la relation duelle. Éduquer, analyser, impossibles métiers et si nécessaires. Il y aurait tant à dire sur le travail sur soi qu'aucune vie n'y suffirait. Permettez-moi de partager avec vous la découverte qui m'a le plus interrogé au fil des années de travail avec mes clients et analysants. Plus vous travaillerez sur vous, de quelque manière que ce soit, et plus vous percevrez l'immensité du travail qu'il vous restera à accomplir. Le travail sur soi n'est pas une tâche avec un début, un milieu et une fin. C'est un parcours qui ouvre sur des paysages insoupçonnés. Plus vous marchez, plus votre regard porte loin, et plus vous découvrez qu'il vous reste encore bien davantage à travailler que vous ne l'auriez imaginé. C'est peut-être la manifestation la plus accessible sur cette terre de l'infini. Chaque chemin de travail sur soi reste unique. Depuis quand votre chemin vous attend-il ? Venez en parler si le coeur vous en dit ! Jean-Louis Richard reçoit à Toulouse, à deux pas du Capitole, à Paris et à Lisle-sur-Tarn. RV au 09 52 06 07 65 / 06 07 49 65 65 Continue reading
Posted Feb 1, 2012 at PsyVillage
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Depuis que l'humanité existe, travailler sur soi est notre principale activité. Nous pensons faire tant d'autres choses... et le terme même de "travail sur soi" questionne. Pourquoi, comment travailler sur soi ? Quel rapport avec la psychanalyse ? Vous lisez cette page. Mille activités inconscientes vous mobilisent. Vous respirez. En prendre conscience modifie votre respiration. Des idées, des sentiments, des souvenirs, une partie de vous se met en mouvement dans votre psychisme. Vous seul ressentez ce que vous ressentez en ce moment, quelque partielle qu'en soit votre conscience. Vous préparez votre repas, vous conduisez votre voiture, vous embrassez un ami rencontré au café... votre identité intérieure foisonne de ce qui vous anime et que vous seriez bien en peine de nommer. La conscience n'est pas comme le lait dans la porte du frigo. Personne ne peut ouvrir la porte et goûter le lait. Vous-même, quelle conscience avez-vous vraiment de votre identité ? A deux, ça se complique. Je ne saurai jamais ce que cela fait d'être vous. Vous ne saurez jamais ce que ça fait d'être moi. Que faisons-nous d'autre qu'essayer ? De tous temps, hommes et femmes se sont mis en tête -c'est le cas de le dire- de travailler sur eux. Nous travaillons déjà beaucoup à changer le monde, pourquoi faire évoluer la personne que nous sommes ? Parce que travailler sur soi est aussi vital que respirer. Sylvie, 46 ans, est mariée et mère de trois enfants. Elle a perdu sa mère il y a un an. Elle se sent différente depuis quelques mois. Son couple la questionne, ses enfants la fatiguent, le rapport à son corps évolue. C'est comme si tout ce qui fondait sa joie de vivre s'effritait. Bernard, 40 ans, célibataire, voit le temps passer, ses copains se marier et pouponner, alors qu'il ne construit rien dans la durée. Ce qui le faisait rire il y a peu l'inquiète, sans parler de son rapport à la cocaïne qui l'interroge. Didier, 55 ans, repart à zéro : nouveau métier, nouvelle femme, nouvelle vie. Il affronte pour la première fois avec cette intensité d'interminables nuits à chercher le sommeil. Croyez-vous que Sylvie, Bernard, Didier puissent décréter que "ça passera" et laisser leur bonheur de vivre, d'aimer, de travailler, glisser entre leurs doigts ? Vivre heureux, aimer ses proches, travailler sans s'user, c'est un équilibre aussi subtil qu'inexpliqué. Tout signal faible est à prendre au sérieux, d'autant plus que la recherche d'une solution rapide aggrave la situation. Sylvie va trouver un ami d'enfance et fonder ses espoirs sur une nouvelle relation en marge de son couple. Bernard va passer à deux grammes de cocaïne et se dire que jusque là tout va bien. Didier va se jeter dans son travail pour tout oublier. Sylvie sortira abîmée de sa dernière illusion, Bernard détruira sa plasticité cérébrale et Didier creusera le trou de sa future dépression. Rester dans sa zone de confort prépare des lendemains plus chargés. Le seul avantage des solutions clés en main est de nous mener plus vite au pied du mur. Savez-vous ce qui survient quand les équilibres internes rompent et que les efforts à engager pour retrouver la sérénité sont cent fois plus conséquents ? Observez le feu : un seau d'eau suffit au tout début, puis c'est une citerne, et quand tout diverge il n'y a plus qu'à attendre que l'incendie épuise le combustible à sa portée. Qui souhaite devenir le combustible de ce qu'il a traité à la légère ? Pour être précis, un autre scénario peut se développer, la mort psychique. Je parie que vous préfèrerez l'incendie. Le travail sur soi serait donc une façon de soigner les désordres psychiques ? Oui et non. Oui, face au tableau clinique d'une décompensation. Quand la santé est altérée et la vie bouleversée, l'association du travail sur soi et d'un traitement médical s'impose. Ce sont les cas les plus rares car le travail sur soi est préventif, pour garder santé et joie de vivre. Il fait partie de l'hygiène de vie, au même titre que l'alimentation saine, l'exercice physique ou le choix de rapports humains et d'activités qui nous conviennent. Il entraîne notre psychisme, à l'image du corps, à conserver sa souplesse et son adaptabilité face à l'imprévu. D'accord pour travailler sur soi, mais comment faire ? Le plus simple serait peut-être de s'en remettre aux bons conseils d'un tiers ? Attachez votre ceinture. Votre voiture fait un drôle de bruit. Votre garagiste ouvre le capot, tend l'oreille. Ca y est, il sait. Il a vu ça cent fois. Vous avez de la chance (?), vendredi ce sera réglé. Un problème, c'est l'écart entre deux réalités observées, en tous points identiques, à un détail près : l'une est satisfaisante, l'autre pas. C'est au petit matin la différence entre la Twingo de votre voisin qui démarre au quart de tour et la vôtre, même année, même kilométrage, à ceci près qu'elle refuse de démarrer. Elle ne peut pas le faire exprès, la Twingo. C'est un mécanisme complexe, certes, mais déchiffrable, donc réparable, par tout spécialiste plus malin qu'un tas de ferraille. Pour modifier un système quel qu'il soit, il faut en savoir plus que lui, et se forger sa propre image de comment ce système fonctionne. Tout n'est qu'affaire de volonté. Voilà pour les systèmes inanimés. Et l'homme, comment intervenir sur lui ? Qui peut se dire plus complexe que l'homme ? La femme ? Vous pourrez lire toute la littérature depuis Hippocrate, éplucher toutes les publications scientifiques depuis un siècle, je vous mets au défi de m'expliquer comment fonctionne votre psychisme. Sans parler du mien. Comment voulez-vous qu'un psychisme humain fasse le tour d'un psychisme humain ? Autant demander à votre Twingo de réparer sa voisine de parking. Et vous vous en remettriez aux conseils d'un tiers pour vous changer en profondeur ? J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour vous. On commence par la bonne ? Vous descendez des hommes et des femmes préhistoriques qui n'ont jamais, je dis bien JAMAIS, suivi le moindre conseil. Ceux qui appliquaient de temps à autre un conseil avisé n'ont pas eu le temps de se reproduire. Ils sont tombés sous les coups de leurs nouveaux amis. Les costauds, vos ancêtres à vous, résistaient à tout. Rien de ce qui bougeait autour d'eux ne les faisaient changer d'avis, rien n'entamait leur moral. Un coup de massue, et hop, ça repartait. Entre deux coups de massue, ils se reproduisaient, beaucoup plus que leurs rivaux moins résilients. Observez de près le dernier conseil que vous croyez avoir appliqué. Tout conseil provoque le réflexe inverse. Ce vestige de notre instinct de conservation crée bien des malentendus. Au fond de vous, comme vos ancêtres, vous êtes étanche à la volonté de qui que ce soit ainsi qu'à tout bouleversement de votre environnement. La flamme bien cachée dans les replis de votre âme, celle qui fait que c'est vous, oui, vous qui me lisez, pas l'autre, cette flamme résiste à tout. C'est ce qui nous permet de survivre et de retrouver notre équilibre dans les pires conditions. La mauvaise nouvelle, c'est que vous allez devoir oublier la solution facile de vous en remettre aux conseils de qui que ce soit. C'est l'histoire du fumeur : plus son entourage lui demande d'arrêter, plus sa barque déjà bien chargée tangue, moins elle est manœuvrable, et moins il a le choix. Il finira par fumer davantage pour supporter les proches qui lui disent d'arrêter. Cela sans parler du fait établi que le fumeur doit d'abord chercher d'autres modes de gestion de son surplus d'énergie. Vous ne pouvez pas davantage compter sur un acte positif ou une modification de votre environnement pour vous faire bouger dans votre for intérieur. Nos représentations intérieures comptent beaucoup plus que la réalité extérieure. Elles sont conçues pour rester stables face à tout changement du dehors. Si une certaine marque de voiture apportait la joie, ça se saurait. Le travail sur soi est une activité intime et déconnectée de toute influence ou changement extérieur. Tant mieux, car un monde où ceci ne se vérifierait pas génèrerait une insécurité invivable. Si l'extérieur ne peut pas vous changer, vous allez peut-être croire qu'après tout ce n'est pas si compliqué de réfléchir sur vous et de choisir les résolutions appropriées. Une résolution n'est jamais qu'un conseil qu'on se donne à soi-même. Franchement, quand avez-vous observé que cela marchait ? Non seulement nous sommes au fond de nous étanches aux conseils externes, mais toute résolution que nous prenons est une façon plus ou moins consciente de ne rien changer. Didier est toujours débordé, son agenda est impossible. Il décide de prioriser ses tâches, de s'accorder du temps non affecté, d'arrêter de reporter sans fin ce qui l'ennuie, enfin tout ce qu'il va pouvoir conclure d'une analyse rationnelle de son "problème" de gestion de son temps. Nous l'avons tous vécu, cette démarche ne fonctionne quasiment jamais. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a en l'espèce ni "problème", ni (ré)solution. La façon dont Didier vit son emploi du temps est un équilibre qui résulte de multiples facteurs, pour certains liés à son contexte, pour d'autres liés à son identité. Pour simplifier, supposons le contexte constant. Il reste les facteurs liés à l'homme et au professionnel qu'est Didier. Tant que ces caractéristiques intimes n'évolueront pas, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Ce n'est pas un problème, c'est l'expression de la personne qu'est Didier dans l'environnement qu'il a choisi. S'en plaindre, raisonner, décider de changer est une façon de réagir et -une fois encore- de préserver un certain confort, surement pas un moyen d'avancer. Chacun sent qu'il est plus rapide de changer de contexte que de se changer soi-même. C'est ce que font beaucoup de professionnels qui changent d'entreprise ou d'hommes et de femmes qui changent de partenaire. Un détail les rattrape : nous choisissons beaucoup plus nos contextes que nous ne voulons bien l'admettre. Il est courant de croire changer son contexte sans en fait le modifier pour ce qui compte vraiment. De fait, le changement observé ne joue qu'en surface, et bientôt les mêmes comportements reviennent à la charge. Travailler sur soi, ce n'est donc ni agir de l'extérieur, ni faire son auto-critique pour décider de changer. Si rien d'extérieur ne peut faire le chemin à notre place, comment procéder ? L'essentiel du travail sur soi se déroule de façon peu ou pas consciente. Après la perte d'un proche, par exemple, un travail de deuil nous mobilise. La partie dont nous avons conscience est ce que nous ressentons : peine, colère, peur, voire désespoir. Au fil des mois, alors que rien ne semble avoir changé en nous, nos sensations évoluent. Notre travail de deuil réorganise nos représentations intimes de la personne perdue, des moments passés avec elle et de la substance de ce qui nous relie à elle. Un an après le décès de sa mère, Sylvie s'est construite une nouvelle image intérieure de la femme qu'elle est, de et après sa mère, sur la base d'une relecture de sa vie avec elle. Pour proposer une image, comparons notre psychisme à une très vaste maison, avec de grandes et de petites pièces, de larges couloirs, d'étroits corridors, des escaliers, des recoins et plein de surfaces plus ou moins habitées. Notre travail sur nous consisterait à nous intéresser à une aile de cette maison, à y découvrir un relatif désordre et à donner une nouvelle vie à cet espace en rangeant, aménageant, décorant à notre goût. Ce que Sylvie a fait dans son travail de deuil, c'est rénover la grande pièce poussiéreuse de son lien à sa mère. En entrant, elle a trouvé la haute armoire normande de la relation de sa mère à son grand-père, posée devant la fenêtre à une place manifestement inconfortable. Elle a découvert à quel point l'ancienne souffrance de sa mère l'encombrait, elle, à son tour. Nous ne pouvons rien jeter en nous, tout se conserve. Nous avons en revanche toute liberté pour inspecter, alléger et revisiter ce qui limite notre bonheur. Cela s'appelle élaborer notre identité sur la base de notre héritage familial et de tout ce que nous avons vécu et emmagasiné en nous. Ce travail sur soi se pratique inconsciemment chaque nuit au fil de nos rêves, dont une infime partie émerge à notre entendement. Il est si vital qu'on peut tuer quelqu'un juste en l'empêchant de rêver. Pour prendre une autre image, travailler sur soi ce serait redisposer les pièces de l'immense puzzle de la personne que nous sommes pour vivre plus en harmonie, plus libre et plus heureux. C'est dans l'état du rêveur, alors que nous ne sommes plus dupes de nos anciens compromis, que nous prenons de nouvelles libertés pour réarranger nos pièces en sortant de nos limites. Peut-être désirez-vous travailler plus en conscience sur vous pour accélérer et intensifier votre évolution. De nombreuses instances de travail sur vous sont à votre disposition. En voici trois, par ordre croissant d'intensité, donc de risque et d'inconfort : le travail, l'attention et la psychanalyse. 1- Travailler, c'est nous frotter à la réalité, investir notre désir et notre énergie à produire un résultat séparable de nous. Il peut s'agir d'un travail au sens professionnel, ou de multiples autres travaux : pratiquer un sport, planifier des vacances, préparer le repas, réparer la machine à laver. Si le travail n'était que l'application d'une procédure stricte et sans imprévu, cela nous fatiguerait mais ne nous ferait pas travailler sur nous. De fait, rien ne se passe jamais comme nous nous y attendons. Notre corps réagit de façon inattendue, le site Internet consulté recommande un nouvel hôtel, nous changeons le menu prévu en inspectant le réfrigérateur, la pièce de rechange livrée correspond à un autre modèle de machine à laver. C'est parfois ce qui nous amuse ou nous contrarie, c'est toujours ce qui nous fait travailler sur nous. Le travail productif se fonde sur nos représentations de la réalité extérieure. L'imprévu nous conduit à louer ou critiquer les facteurs externes, puis à remettre en question nos croyances, notre place dans le système, la façon dont nous jouons de notre identité pour produire le résultat désiré. Nos cartes de référence intimes s'en trouvent modifiées. Tout travail comprend une dose plus ou moins forte de travail sur soi. C'est heureux, sinon travailler se résumerait à s'user en échange d'un résultat, ce qui, convenons-en, serait inquiétant, quelle que soit la valeur de ce résultat. 2- Je citerai l'attention comme seconde instance de travail sur soi. Lorsque vous êtes venu au monde, c'est au travers de l'attention que vous avez portée à vos proches, et de l'attention sincère qu'ils ont eue en retour pour vous, que vous avez grandi. L'attention totale, bienveillante et désintéressée à et de l'autre est très précieuse. Elle suppose l'absence de projets, d'enjeux de pouvoir ou de rapports de force. En milieu professionnel par exemple, le coaching peut quand il est bien pratiqué procurer cette qualité d'attention. L'attention est depuis toujours une clé de notre travail sur nous. Ce que je perçois de ce que l'autre perçoit de moi me conduit à regarder sous un nouveau point de vue la personne que je crois être. Pour reprendre l'image de notre maison, chacun sait qu'il est plus facile de décider ce que l'on va réaménager dans une demeure avec le concours du regard neuf d'un nouvel invité. Ce à quoi nous nous étions habitués depuis longtemps, ce papier peint décollé, cette marche fendue, va saisir son regard, donc le nôtre. L'attention exclut tout jugement, tout projet, toute séduction. Elle consiste à regarder ensemble, à accepter de recevoir et de donner sans autre objectif que de produire un niveau plus élevé de lien. Reprenons l'exemple de Sylvie. Sa copine de lycée Claire lui ressemblait en tous points à 20 ans. Même caractère, même physique. Elles se sont mariées la même année avec des hommes très semblables, de vrais couples jumeaux. Elles ont eu leurs trois enfants aux mêmes âges. Pour couronner le tout, elles exercent le même métier dans des compagnies comparables. Claire se présente à l'opposé de Sylvie, resplendissante, sereine, avec ses soucis comme tout le monde, mais libre dans sa tête, en harmonie avec sa vie. Qu'est-ce qui distingue Sylvie de Claire ? La chance ? Peut-être, mais que s'est-il passé de si différent dans leurs vies pour expliquer un tel écart 26 ans plus tard ? La différence est à chercher dans leurs relations intimes. Sylvie et son mari ont vécu une passion initiale. Chacun a cru trouver en l'autre les réponses à ses intimes interrogations, et cet espoir a finit par être déçu. Ils se sont ensuite installés dans une association de moyens où l'attention véritable à chacun s'est évanouie. Sylvie ne se sent pas si aimée que cela, et n'aime pas tant son homme non plus. Leur communication est pauvre, leurs comportements dictés par la quête de leurs plaisirs plus ou moins disjoints. Claire et son mari, à l'inverse, ont très tôt travaillé sur leur lien de couple. Travaillant et questionnant leur relation, chacun a travaillé son identité sans attendre la solution de l'autre. Et chacun a changé, mûri, exploré son âme sous le regard bienveillant de son conjoint. Oh, bien sûr, ce ne sont pas des saints, ils sont loin d'être parfaits. Chacun a fait des erreurs et en a assumé sa part. Le travail intime de chacun sous l'attention de l'autre a produit ses fruits. L'échange attentionné, sans autre objectif que de communiquer et mettre en perspective ce que chacun ressent sous le regard de l'autre, complète et amplifie depuis toujours les apports des rêves et du travail quotidien. 3- Je citerai enfin la psychanalyse. Une pratique vivante, qui nous a gratifiés ces 20 dernières années d'avancées et de résultats incomparables. Ce que le grand public comprend de la psychanalyse n'a rien à voir avec ce qu'elle est. Pour beaucoup, consulter un psychanalyste c'est s'allonger et parler à quelqu'un de silencieux et d'invisible. La psychanalyse serait une sorte d'enquête sans fin débouchant sur je ne sais quelles "prises de conscience" expliquant la personne qu'on est sur la base d'évènements jusqu'alors oubliés. Plus étonnant encore, la psychanalyse serait réservée aux fous, comme si il était encore temps pour eux de travailler sur eux. Le cadre de travail analytique permet à chacun de refaire le chemin de la formation de son identité pour créer ses nouveaux équilibres plus libres, plus heureux, plus sûrs. Si la conscience est cette flamme dans les replis de votre âme, il a bien fallu qu'un jour quelqu'un vous aide à l'allumer. L'analyse vous offre une nouvelle chance de l'allumer vous-même, cette fois en pleine conscience. La psychanalyse remet en scène de façon productive nos émotions, nos pulsions, le rapport à notre corps, le rapport à notre réalité, tout ce qui nous identifie. En analyse, aucune question n'appelle de réponse car répondre c'est s’arrêter de questionner. Aucune action n'est visée car agir c'est s'agiter pour éviter de chercher qui l'on veut être. Le dialogue avec l'analyste nous replace -en totale sécurité- au coeur de la relation la plus intense et la plus productive à l'autre qui nous a permis de forger notre individualité face au monde. L'élaboration au travers des associations libres et des interprétations du praticien est au coeur de la démarche analytique. Bien plus productive que la seule attention bienveillante, elle nous conduit à délier puis relier autrement les matériaux de notre psychisme pour (re)trouver la profondeur et la liberté dont d'anciens équilibres -à l'époque appropriés- nous avaient privé. Le travail commence en face à face et peut dans certains cas prévoir des tranches en position allongée. La parole du psychanalyste aguerri rythme et nourrit le silence. Se taire est l'option prudente des débutants. La durée des sessions a changé : les 55 minutes de Freud puis les 20 minutes de Lacan ont fait place à 1h30, puis 2h. Ce qu'il se passe pendant la seconde heure n'a rien à voir avec la première. Quant à la fréquence des sessions, nous sommes de nos jours loin des 3 ou 4 fois par semaine des textes classiques. Seule importe la focalisation, qui permet à l'analysant de garder le fil de tout ce qu'il vit d'une session à la suivante pour entretenir l'intensité productive de son travail intérieur. Prenons par exemple le rythme d'une ou deux sessions de deux heures par mois. Cette fréquence garantit de disposer d'un matériau riche et élaboré dans l'inter-session. L'analyse passe ainsi à la vitesse supérieure. Les thèmes aujourd'hui travaillés n'ont plus grand chose à voir avec les bonnes vieilles névroses de transfert de nos aînés et nous imposent de faire converger toutes les ressources de l'analysant vers des sessions plus productives qu'autrefois. Combien de temps dure une analyse ? Une tranche est un chemin à deux de quelques mois à plusieurs années. L'analysant continue ensuite à pratiquer un travail inconscient beaucoup plus riche qu'avant. Je dis parfois qu'on entre en analyse, on n'en sort pas : cela devient une seconde nature. La psychanalyse fonctionne parce que nous avons déjà l'essentiel : notre mobilité psychique qui s'accélère chaque nuit pour produire notre premier travail inconscient de reconfiguration interne. Et elle s'appuie sur la richesse d'un siècle de pratique, avec son lot de succès et d'erreurs qui forment un corpus d'une profondeur sans équivalent dans les sciences humaines. André Green avait coutume de dire que personne ne pourrait jamais savoir ce qui se passe dans une séance d'analyse. Aucune description ne peut donner une idée de ce qui s'y joue. C'est un cheminement à deux, puisque tout ce que nous faisons d'important sur cette terre nous le faisons à deux. C'est ce deux si particulier de l'analyse qui permet d'être à la fois seul et accompagné, unique et si proche de l'autre. Rien de mystérieux à cela. Tout parent observe que son enfant se développe et grandit dans le mystère infini de la relation duelle. Éduquer, analyser, impossibles métiers et si nécessaires. Chaque chemin de travail sur soi reste unique. Depuis quand votre chemin vous attend-il ? Venez en parler si le coeur vous en dit ! Continue reading
Posted Dec 9, 2010 at Questions de dirigeant
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Les débats sur les retraites ont remis la pénibilité à l'ordre du jour. Si certains métiers s'avèrent plus pénibles que d’autres, tous les salariés peuvent affirmer que leur propre travail est pénible, au moins par moments. La question de management d'Eric Albert, président de l'Ifas. Certes, la finalité première du travail est de tendre vers une efficacité maximale. Pour autant, la plupart des observateurs considèrent que la performance, pour être durable, nécessite une certaine dose, si ce n’est de bonheur, du moins de satisfaction et de bien être. Tournons-nous donc vers les économistes du bonheur puis vers les psychologues. Les premiers semblent unanimes pour constater que la qualité de la vie sociale favorise davantage le bien être collectif que l’élévation du revenu. Je vois d’ici les conclusions hâtives que l’employeur pourrait tirer d’un tel constat ! Là n’est évidemment pas mon propos. Les seconds, eux, montrent l’importance du soutien social pour l’équilibre de l'individu et sa capacité à gérer le stress. Le bonheur passe donc par les autres, par le sentiment d'appartenance à une équipe, par la convivialité. Tout cela s’élabore, se construit, s’entretient par le manager avant tout. C’est d’abord un style personnel qui vise à ne pas montrer de préférence pour les uns aux dépens des autres. C’est ensuite une attention à ne pas sur-valoriser la performance individuelle par rapport à la performance collective. Enfin, c'est l’organisation de plages de convivialité, dont la finalité est purement destinée à favoriser et améliorer la qualité des relations entre les membres d'une équipe. Si nombre de managers se disent convaincus de l’utilité d’une telle démarche, sa mise en œuvre se heurte toujours à l’arbitrage entre l’urgence d’une tâche opérationnelle et le temps consacré à labourer ou à cultiver ce qui trouve son utilité de façon décalée. C’est pourquoi il importe de ritualiser des temps de pause collective (comme les vacances) qui contrebalancent la frénésie du court terme. On nous rappelle chaque jour qu’il va falloir « durer » au travail. Donnons-nous les moyens de le rendre plus plaisant et probablement plus efficace. Eric Albert (ea@ifas.net) est Président de l'Ifas. (cette chronique a été publiée dans Les Echos du mardi 21 septembre 2010) Continue reading
Posted Sep 21, 2010 at Questions de dirigeant
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Valérie frissonnait au fond d'un fauteuil habitué à deux fois son poids. - Bonjour Valérie, vous avez froid ? - Clim' de président, m'y ferai jamais. Bonjour Sophie ! - Qu'attendez-vous de notre entretien ? - Crever le plafond de verre, c'est dans tes cordes ? (Résumé des 18 épisodes précédents : la petite Sophie poursuit son travail dans le monde de l'entreprise... Toute ressemblance avec des personnages réels est fortuite. Ses aventures complètes vous attendent ici) - Voulez-vous dire : crever votre plafond ? - Joue pas avec moi Sophie ! Tu m'as comprise. Je veux en finir avec cette glu qui m'oblige à en faire dix fois plus que mes collègues masculins. - Que dois-je savoir de votre histoire pour travailler cela avec vous ? - 39 ans, Sup de Co, 6 ans chez Koréame, 5 ans chez Paulson & Blackson, et presque autant chez Green Flouze, d'abord au marketing puis dans mon poste actuel de Customer Logistics Media Partner. - Que du beau linge ! Je vous croyais collaboratrice de Jean-Benoît chez Swen Games ? - Jean-Benoît et mon big boss de Green adhèrent au FTSE 100 Cross-Company Mentoring Programme (voir cet article de Peninah Thomson). Il s'agit d'accélérer le développement des femmes à haut potentiel en demandant à chaque patron de s'occuper d'une cadre d'un autre groupe. C'est ainsi que Jean-Benoît est devenu mon mentor. - Que le grand Cric me croque ! Jean-Benoît vous coache ? - Tu le connais, il n'y va pas par quatre chemins. Il a conclu au second rendez-vous que j'avais toutes mes chances à condition de travailler sur moi. Voilà pourquoi il nous a prêté son bureau. - Dès qu'il s'agit de déléguer, il est costaud le Jean-Benoît. Si tout se passait comme vous le souhaitez, qu'est-ce qui changerait dans votre vie professionnelle ? - J'aurais ma promotion au poste de Sales Supply Chain Associate qui m'a filé sous le nez en juin au profit de mon glandu de collègue masculin qui a deux ans d'ancienneté de moins et dont le principal fait d'armes consiste à traîner dans les couloirs de direction à l'heure où sa femme torche ses gosses. - Une phrase de 60 mots a quelque chose à cacher. - J'veux plus être CLMP, j'veux devenir SSCA. C'est mieux ? - Lorsque vous serez passée comme vous dites de "Comment Louper Mon Poste" à "Super Sonique Chérie Adulée", qu'est ce que vous observerez dans votre vie de tous les jours ? - Je serai reconnue à ma juste valeur et j'aurai les mêmes chances que mes collègues masculins. - Vous avez si peu d'ambition ? - On voit que c'est pas toi qui regarde passer les trains derrière la pile de boulot. - Et pendant que vous chantez votre refrain, vous n'avez aucune idée de quelle professionnelle vous êtes. En quoi consiste votre travail actuel ? - Je reçois les requêtes commerciales des Sales Executive Market Leaders, les SEML si tu veux, et je m'assure que la mise à jour des Product & Production Forecasts permet d'optimiser le running EBITDA de ma zone. Pour cela, il me faut coordonner l'action des INTP (Iterative Network Transformation Process) en vue de consolider l'agrégation des écarts au budget sur chaque ligne de produit. Au passage, je suis en charge sur le plan fonctionnel de la pré-réunion hebdomadaire de validation des... - Halte-là Valérie, à part INTP, sans doute votre type Myers Briggs mais c'est hors-sujet, j'ai rien capté. Votre système est verrouillé, on va s'y prendre autrement. Dans votre job actuel, est-ce que vous vendez, concevez, achetez, produisez, gérez... quel est votre métier ? - Mon métier ? Pas la moindre idée. Je fais mille choses à la fois. Je reçois deux cents mails par jour et je réponds à plus de la moitié. Je crée ou je mets à jour des tableurs, des notes et des présentations. Je participe à des réunions en lisant mes mails sur mon Blackady. J'appelle à toute heure des collègues aux quatre coins du monde. Depuis que j'ai arrêté de fumer, je ne sors plus du building. Une vraie vie de dingue. - Qu'est-ce que ce serait, travailler, je veux dire vraiment ? - Mais Sophie, je travaille, et d'arrache-pied, même ! - C'est bien votre souci, d'arrache-pied. Travailler, c'est se confronter à la réalité à partir d'une place bien définie en élaborant une pratique personnelle. C'est transformer son énergie en résultat pour donner un peu de soi et enrichir le lien à l'autre. Il ne suffit pas de se fatiguer pour travailler, c'est tout le contraire. Le véritable travail ne consume pas, il construit. En Occident, 80% des professionnels ont perdu leur position productive et s'agitent au service de leurs pulsions. Quand vous êtes-vous énervée pour la dernière fois dans votre job ? - Pas plus tard que ce matin. Je devais terminer les mises à jour pour la réunion budget et je me suis aperçue au dernier moment que mon collègue australien ne m'avait rien envoyé. Ca m'a mise en boule. - Vous êtes restée coincée dans vos propres contraintes au lieu de les travailler. Comment cela devrait-il se passer autrement si vous commenciez à travailler ? - Tu forces le trait Sophie, mais essayons. Si je reprends ta définition, c'est vrai que la façon dont j'ai accepté de rassembler les mises à jour pour cette réunion ne ressemble en rien à un travail. Mon patron m'a appelée, j'ai pris cette tâche en plus du reste comme si je cherchais un passe-temps. Puis je me suis contentée de surnager comme une automate dans un délai intenable sans y mettre du mien. Maintenant que j'y repense, j'aurais pu proposer une façon différente d'aboutir à un meilleur résultat sans avoir à courir après tout le monde. Et me mettre en boule pour cette broutille, c'était peut-être éviter de travailler le lien avec mon collègue ? - Il faut bien que votre énergie serve à quelque chose. Si vous ne produisez pas, elle se retourne vers vous. A défaut de laisser votre empreinte unique sur la réalité et sur vos liens aux autres, vous pouvez choisir de vous consommer d'une façon inimitable. A quoi ressemblerait une Valérie qui s'offrirait la liberté de travailler ? - C'est curieux, je pense à une scène qui n'a rien à voir ? - Laissez-vous porter, votre inconscient désire coopérer. - Je revois ma tante Claire dans sa cuisine il y a 30 ans. Elle, je peux t'affirmer qu'elle travaillait. - Quelle était sa place ? - Elle était la maîtresse de maison et recevait toute sa famille l'été. Chacun mettait la main à la pâte pour des tables de dix, vingt, parfois trente convives. - Quel était son travail ? - Elle se réservait la confection de ses fameuses tartes. En entrée, en plat comme en dessert, tout le monde en raffolait. - Que mettait-elle d'elle-même dans sa production ? - De l'amour, de l'énergie, ses recettes toujours renouvelées. Lorsque quelque chose lui manquait, elle innovait selon son humeur, et toujours avec bonheur. - La tarte Tatin est bien née d'une erreur. Est-ce qu'elle se fatiguait ? - Elle s'activait avec conscience une partie de la matinée, mais quand ses tartes cuisaient, il ne fallait plus rien lui demander. Elle était "off", personne ne la dérangeait. - Qu'est-ce que Claire vous apporte en ce moment ? - Elle s'était promue toute seule de VPKB à MTSU. - ??? - Ben oui, de "Vous Pensez Ka Bouffer" à "Mes Tartes Sont Uniques". - C'était un travailleuse, en effet. Elle avait su construire autour d'elle le système lui permettant de produire à sa main. - Mais c'est un travail domestique, non rémunéré, ça n'a rien à voir avec le travail professionnel ??? - Vous rémunérez votre collègue australien pour vous envoyer ses données ? Une entreprise a en commun avec une famille que les échanges y sont non monétaires. Chacun donne, chacun reçoit, la confiance vaut monnaie. Quand vous recevez le fruit du travail de votre collègue, quand en retour vous vous activez pour lui, c'est le lien entre vous deux qui s'enrichit, et l'entreprise avec. Claire avait une identité de travailleuse bien définie dans sa famille : sans elle, les repas auraient été tout autres. Quant à vous, quelle est votre identité professionnelle au sein de Green Flouze ? - Qu'appelles-tu mon identité professionnelle ? - Ce serait la différence observable entre Green avec vous et Green si vous n'aviez jamais existé. C'est la conséquence pour Green de votre existence, avant de questionner votre fonction ou vos résultats. - Je vois ce que tu veux dire. Le fait que j'existe modifie les liens autour de moi, fait bouger certains de mes collègues, en questionne d'autres. Le fait que je sois présente dans une réunion en modifie le cours, que j'intervienne ou pas. - Et c'est vous qui déciderez tôt ou tard de ce que vous ferez, à quelle place, avec qui et pour qui, donc de l'expression dans les faits de votre identité professionnelle. - Mon poste actuel traduit davantage l'identité professionnelle de ceux qui m'y ont nommée que la mienne. J'ai rejoint Green parce que je partageais ses valeurs, et c'est vrai que mon identité professionnelle ce serait de parvenir à y articuler ma touche à moi. Comment faire pour y arriver ? - Travailler, comme vous le faites en ce moment. Travailler sur vous pour travailler vraiment dans votre entreprise et donner un peu de vous au lieu de passer le temps à voguer au rythme de vos émotions et des projets des autres. Qu'est-ce que cela va révéler de votre puissance unique de la femme que vous êtes ? - De ma puissance de femme ? Comme tu y vas ! Le fait que je sois femme est-il si central ? - C'est vous qui avez commencé en me parlant du plafond de verre. Disons que nul ne peut l'oublier. Où est passée votre question sur cette promotion piquée par un collègue nul ? - Nul, quand même pas. Différent de moi, sans doute, mais ce n'est pas le sujet. Je me rends compte que j'évitais la question centrale. Me mettre en jeu pour imprimer un peu de moi au sein d'une entreprise que j'aime et où des tas de gens m'apprécient, voilà mon projet. Moi qui envisageais de partir, j'avoue que c'est chez Green Flouze que j'ai le plus d'atouts. - Où que vous soyez, vous aurez le même travail à faire sur vous pour élaborer votre identité professionnelle. Puisque vous ne voulez plus parler de plafond de verre, j'y reviens. Qui a créé cette expression ? - Un homme, sans doute, pour justifier sa difficulté à intégrer des femmes au plus haut niveau de son entreprise. Peut-être pour répondre à une crainte que partagent beaucoup d'hommes. - De quel plafond de verre souffriraient ces hommes ? - Sophie, c'est trop facile de taper sur les hommes. Ils sont tous différents, on ne peut pas généraliser ! - A un détail près, qui concerne la production la plus précieuse de toute l'humanité. Valérie resta silencieuse quelques instants. Les hommes seraient-ils devenus productifs pour oublier qu'aucun nouveau-né ne sortirait jamais de leur ventre ? - En attendant, Sophie, nous les aimons comme maris et comme pères de nos enfants, pas vrai ? - Et comme professionnels aussi, car que serait une entreprise où un seul sexe serait présent ? - Ce serait l'enfer. J'ai remarqué à ce sujet que les liens de travail homme-femme sont les plus productifs à condition de les travailler. - C'est à votre génération d'en faire la preuve Valérie, vous avez du pain sur la planche. - Jean-Benoît m'avait prévenue, travailler avec toi c'est décoiffant. - Ce n'est qu'un lien productif Valérie, comme tout lien à l'autre peut l'être. Imaginez ce que serait une entreprise où les liens seraient tous aussi riches. - Merci Sophie, refaire le monde attendra. Je vais d'abord m'occuper de moi. Pas mal finalement ce bureau présidentiel, je m'habitue. Que fait ce vieil ours en peluche tout râpé dans la bibliothèque ? - Avant d'être président, Jean-Benoît aussi est un homme, il a donc été un enfant et il prétend que cet ours l'inspire. - Et lui rappelle où s'enracinent ses pulsions, je tiens un bon sujet pour ma prochaine séance avec mon coach, merci Sophie ! Continue reading
Posted Aug 31, 2010 at Questions de dirigeant
Jean-Louis Richard is now following Hapsatou Sy
Aug 7, 2010
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Jean-Benoît tirait la langue sur une litanie de formulaires verdâtres. Sophie n'en revenait pas. - Saperlipopette ! Vous avez demandé la nationalité moldave ? - Bonjour Sophie. Non, tu vois, c'est mon ISF et je suis à la bourre, c'est pour avant-hier. - C'est marrant de vous voir travailler, personne ne peut remplir ces papiers pour vous ? - C'est perso, je fais la liste de tout ce que je possède. - Je le vois bien que c'est un travail de comptable, vous les avez tous licenciés ? (Résumé des 17 épisodes précédents : la petite Sophie poursuit sa découverte du monde de l'entreprise... Toute ressemblance avec des personnages réels est fortuite. Ses aventures complètes vous attendent ici) Expliquer l'ISF à une fillette de neuf ans, ça serait pas pire que de le payer. Jean-Benoît décida de s'accorder une pause. - Tu vois, là, je viens de faire le total de ce que j'ai en banque, de mes sous, si tu veux. - Voyons, Valeur déclarée Liquidités dix-huit mille, non, cent quatre-vingt mille, ah, flute, y a trop de chiffres, un million huit cents... - Bon, on va pas passer Noël là-dessus, presque deux millions. - Deux millions de Neuros ? Mais ça fait tout plein de flouze, pas vrai ? - Et encore, le principal est dans les deux colonnes d'à côté, Droits sociaux et Autres droits sociaux et valeurs mobilières. J'ai tout rempli, yapuka faire la somme et multiplier par des pourcentages pour préparer mon chèque au Trésor Public. - Tout ce que vous avez y est ? - Joker Sophie, cette question ne regarde que mes avocats et moi. - Ce serait pas plus simple de rien avoir ? - D'après mes avocats, faut ménager... mais j'ai peut-être mal compris ta question ? - Je voulais dire, ce serait plus simple si vous aviez rien, comme ça vous auriez plus à employer des avocats pour faire quand même un tas de papiers et payer plein de sous pour rien ? - Avec le mal que je me donne pour posséder tout ça, tu oses me proposer de m'en séparer ? Tu es tombée sur la tête ? - En plus, vous vous donnez du mal pour avoir un tas de trucs qui vous apportent que des soucis ? Vous filez tout le paquet à une fondation et le tour est joué ! Pourquoi vous compliquer la vie ? - Mais, parce que... parce que... Sophie attendait en fixant Jean-Benoît de ses grands yeux bleus. Que dire à une enfant ? Il resta silencieux quelques secondes avant de reprendre d'une voix assourdie. - Parce que, tous ces trucs, comme tu dis, m'apportent du plaisir. - Vous êtes trop marrant quand vous ne croyez pas ce que vous dites. Vous voulez que je sorte cinq minutes pour passer un coup de fil à vos avocats ? - Tu ne me crois pas quand je dis que ça me fait plaisir de posséder tout ça ? - C'est vous qui n'y croyez pas. Qu'est-ce que le plaisir pour vous ? Jean-Benoît marqua le coup. La gamine voyait juste. Bien sûr, ses plaisirs d'homme n'avaient rien à voir avec toutes ces possessions. Encore heureux. - C'est pas faux ce que tu me dis Sophie. Voyons voyons... si je prends mon Annexe S2, de quoi pourrais-je me passer et être aussi heureux ? Ca, non, ça me sert à rien, ça, c'est que du souci, ça, bof, toute cette page c'est la fortune de ma femme, pas touche, ça, ça et ça c'est géré par des professionnels qui me rendent compte une fois par an, c'est à eux plus qu'à moi. - Vous voyez ? Qu'est-ce qui vous importe vraiment ? - Ma maison en Bretagne, un peu d'argent en cas de besoin, ben dis-donc, je ne paierais aucun ISF avec ça ! - Et en imaginant que votre femme en fasse autant ? - Tu lui en parleras Sophie, je ne sais pas jusqu'où va son sens de l'humour patrimonial. - Vous ne savez pas ce qu'en pense votre femme ? Vous passez tellement de temps dans vos papiers ? Quinze ans plus tôt, il aurait su. Florence était peu impressionnée par l'argent. Bon serviteur, mauvais maître, aimait-elle à dire. Ses valeurs étaient autres. Mais aujourd'hui, après avoir hérité avec sa soeur de la fortune et du château des Bourlesach ? Comment pouvait-il s'intéresser à tout et ignorer la position de son épouse ? - OK Sophie. Voilà qui m'ouvre les yeux sur la façon dont je néglige ma famille. - Vous connaissez l'histoire du psychologue martien ? - Raconte ? - C'est un psy martien, il débarque pour vous étudier. Faut que vous sachiez que, sur Mars, c'est une civilisation d'un niveau beaucoup plus avancé que la nôtre. - C'est pas difficile, note bien. - Donc ce psy hors normes, ah oui, j'allais oublier, il est tout petit, il tient dans votre poche. - C'est la solution qu'ils ont trouvée pour loger tout le monde ? - Toujours est-il qu'il va se cacher dans votre poche, vous suivre partout, jour et nuit, vous observer, vous écouter, tout noter, consulter ses bases de données, bref auditer votre personnalité. - Il va vraiment me suivre partout partout ? - Partout partout. - J'espère qu'il est discret, parce que mes associés chinois n'ont aucun humour. Et alors ? - 72 heures plus tard, il se plante devant vous et vous annonce qu'il a terminé ses calculs et qu'il connait enfin votre nature profonde. Au fait, vous tenez vraiment à savoir ? - Un peu mon neveu ! - Il vous fixe de ses yeux rouges et déclare d'une voix sidérale : "Vous-êtes-z-un-automate-fin-de-l'audit-vous avez droit-t-à-une-phrase-en-réponse". - Comment ça je "suis-z-un automate" ? De quel droit ? - C'est vous qui devez le savoir. Il vous a bien observé, et croyez-moi, pas seulement tout à l'heure quand vous remplissiez votre ISF comme si c'était celui d'un inconnu. Qu'avez-vous à lui répondre ? Jean-Benoît était dans les cordes. Ce psy martien pouvait fort bien ne rien sentir, en trois jours, de l'homme qu'il était. Quoi d'étonnant ? Il n'avait observé qu'un courant d'air, réagissant... oui, en automate sophistiqué. - C'est pas une femme, au moins, ton minus ? - Sur Mars, ça fait 25 000 ans qu'il n'y a plus de différence sexuelle. Ils se reproduisent par clonage. - Charmant. Combien il fait de haut, tu m'as dit ? - La moitié de votre Iphone, cinq ou six centimètres. - Mais je l'explose, moi, le gnome, je le dynamite ! Aux quatre coins de la pièce qu'on va le retrouver, le puzzle du troisième type ! Parce que c'est pas un psy-crobe qui va faire la loi, non mais sans blague ! Jean-Benoît venait d'écraser son poing sur le bureau avec une telle violence que tout vibrait dans la pièce. Le téléphone sonna. C'était la grande Sophie, son assistante. - "Merci, tout va bien." Jean-Benoît était détendu. Pour une fois, son vrai sourire éclairait son visage. - Vous reprenez vie Jean-Benoît, je vais prendre congé. - Qu'est-ce que tu m'as fait Sophie ? Je me sens en pleine forme ! - Vous avez travaillé sur vous. Ca vous réussit. - Travaillé sur moi ? En tous cas, plus comme un robot. Sophie disparut. Jean-Benoît avait encore deux rendez-vous. Il chargea son assistante d'en faire profiter un collaborateur qui n'avait pas encore travaillé sur lui. Ah, oui, l'ISF, plus qu'une page et la douloureuse. A creuser, cette idée de fondation. Il était temps qu'il s'occupe de ses vraies valeurs. Il composa le numéro de son domicile. Chérie, oui, c'est moi. Non, je ne suis pas malade, pourquoi ? Il est 17h, je sais. Tu as prévu quoi pour ce soir ? Rien ? On passe la soirée tous les deux, je serai là dans une demi-heure. Le psy portable, ou ce qu'il en restait, allait avoir du boulot. Continue reading
Posted Jun 17, 2010 at Questions de dirigeant
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La situation de la Grèce, qui préoccupe ses partenaires européens, nous renvoie à une situation qui résonne dans la vie de l’entreprise : on réalise que l’un des maillons de la chaîne de production de valeur est défaillant et menace les résultats de l’ensemble. Le point de vue d'Eric Albert, président de l'Ifas. La réaction des différents pays reflète ce que l’on peut rencontrer dans ce type de situations. D’un coté, le fort, dont la tentation est de pousser à l’exclusion, de l’autre, ceux qui savent qu’ils pourraient être dans la même situation que celui qui a été désigné et qui se gardent de tout commentaire. Enfin, ceux qui parlent beaucoup, disent ce qu’il faut faire et tardent à agir. Notons que la Grèce a pu masquer, pour un temps, ses défaillances grâce à une banque américaine qui prône l’excellence à tous les niveaux et se fait une règle d’éliminer tout collaborateur défaillant. Il n'est d'ailleurs pas tout à fait sûr que cet élitisme poussé à l’extrême ne la conduise pas à chuter à son tour, mais c’est une autre histoire. La question managériale posée par la situation de la Grèce est celle de l’attitude à adopter face aux difficultés majeures d’un collaborateur ou d’une équipe. La première réaction est souvent influencée par la colère et l’incompréhension : comment les personnes en cause peuvent-elles être aussi irresponsables et peu professionnelles ? On pense spontanément sanction et éviction des "coupables". Si dans le cas de fautes graves cela peut s’avérer indispensable, cette première réaction émotionnelle n’est souvent pas la bonne. Elle crée une règle implicite de la sanction systématique face à l’erreur. Souvent, en marquant les esprits par son caractère brutal et sans nuance, elle reste dans l’imaginaire collectif pendant des années comme la menace qui pèse sur celui qui a failli. Les effets induits sont connus, dissimulation des erreurs et recherche autour de soi de qui pourrait être désigné comme "plus mauvais". Quel que soit le "moule" dans lequel on s'efforce de faire entrer les collaborateurs, la population d'une entreprise est plus ou moins le reflet de la société dans laquelle elle évolue. Si les managers aiment se concentrer sur la partie la plus performante et développer les hauts potentiels, ce sont les moins performants qui donnent le tempo de l’ensemble. C’est pourquoi, c’est vers ceux qui ont le plus de difficultés que doivent se porter principalement l’attention et des efforts des managers. Lorsque ce n'est pas le cas, ils prennent le risque d’une entreprise à deux vitesses. Irrémédiablement, le fossé se creuse entre ceux qui, considérés comme performants, sont auréolés de toute la gloire et des récompenses, et les autres, auxquels on se contente de dire qu’ils n’ont qu’à faire comme ceux qu’ils envient. C’est parce qu’une cordée d’alpinistes progresse au rythme du plus lent que les attentions doivent se porter vers lui. La cohésion de l’entreprise repose en grande partie sur cette capacité à accompagner ceux qui sont le plus en difficulté. Nous avons tous notre Grèce; à nous de faire en sorte qu’elle ne nous fasse pas couler. Eric Albert (ea@ifas.net) est Président de l'Ifas. (cette chronique a été publiée dans Les Echos du mardi 11 mai 2010) Continue reading
Posted May 15, 2010 at Questions de dirigeant
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"Waouh..." Sauf à l'Elysée (voir ici), Sophie n'avait jamais vu un aussi chouette bureau. Georges lui tendit une main comme une feuille de bananier. - Bienvenue ma grande, Sylvain m'a promis que tu faisais des miracles. - Ah, Sylvain, c'est lui qui a tout fait (voir là). Quel est votre sujet ? - Tu sais que je préside Pathor, le leader mondial des photons inversés. - A quoi ça sert, un "faux thon à verser" ? - Ca fait vivre mes 32 000 collaborateurs. Mon sujet, c'est que je galope sans arrêt, tel le rat dans sa cage. A 49 ans, j'ai décidé de m'occuper de ça avant que ça s'occupe de moi. (Résumé des 16 épisodes précédents : la petite Sophie poursuit sa découverte du monde de l'entreprise... Toute ressemblance avec des personnages réels est fortuite. Ses aventures complètes vous attendent ici) - Vous n'avez Pathor. Georges suivait le fil de ses pensées. - Combien de temps te faut-il pour me sortir de là ? - Ca commence bien. Vous avez un bon fournisseur de chocolats ? Il lui tendit une boîte à la mesure de la feuille de bananier. - Tu m'excuseras de ne pas t'accompagner, mon cardiologue m'a interdit le sucre. Sophie ne se fit pas prier. Georges avait un goût très sûr pour quelqu'un au régime. - Mmmh, sublime, vous perdez quelque chose. Moi, si on m'interdisait le chocolat, le temps me paraîtrait interminable. A part vous mettre aux sucrettes, que dit votre médecin ? - Qu'avec quelques clients comme moi il va se payer le 4x4 de ses rêves. En sortant de son cabinet, j'ai songé à militer écolo. - Depuis quand êtes-vous fâché avec le temps ? - Depuis tout le temps. Gamin, je courais pour attraper le car scolaire. A l'armée, on me surnommait Speedy Gonzales. Mon voyage de noces a duré 3 jours. Je suis un courant d'air en cravate. Où est passée la touche Pause ? - Vous savez, le temps, c'est comme l'argent. Bon serviteur, mauvais maître. Quel serait votre pire cauchemar ? - Voyons... ça pourrait ressembler à ça : j'installe une douche et un lit de camp dans mon bureau, je travaille nuit et jour face à ma montagne de choses à faire. Trois semaines plus tard je rentre chez moi, ma valise est sur le palier. - Que venez-vous de faire pour vous rapprocher de ce cauchemar ? - Moi ? Rien, voyons ! Enfin, si, en y repensant, je viens d'ajouter mon quinzième collaborateur en direct. Mais je n'avais pas le choix. - Ni le temps. Et vous croyez que je vais gober l'excuse de "pas le choix" venant d'un professionnel de votre envergure ? - Je la gobe bien, moi. - Vous, ça fait longtemps que vous avez décidé de ne pas voir, moi ça fait cinq minutes que ça me crève les yeux. Sophie reprit un chocolat et décida de s'en occuper à fond. Georges cherchait. - Oui, bon, peut-être que c'est en partie moi qui creuse mon trou. Comment puis-je le reboucher, maintenant que je suis décidé à changer ? - Oubliez votre histoire de rat piégé par le temps. C'est quoi votre travail pour Pathor ? - Je dois m'occuper de nos actionnaires, de nos grandes et petites décisions, de mes collaborateurs, faire bouger ce qui résiste, freiner ce qui va trop vite, enfin tout ce que fait un patron. - N'importe qui à votre place en dirait autant. Cela ne me définit en rien votre identité professionnelle, ce que VOUS, vous apportez d'UNIQUE à Pathor. - Tu veux dire, si je n'existais pas, en quoi Pathor, dirigé par un autre, serait différent ? Sophie venait de découvrir les subtilités d'un chocolat noir à la pâte d'amande et avançait sur ce second projet. Georges était perplexe. - C'est difficile de te répondre. J'allais te dire, avec un autre, Pathor aurait un tout autre visage. Sans moi peut-être, Pathor ne mettrait pas la main sur son rival canadien Touffeau & Co. Mais c'est plus compliqué que ça. Mes collaborateurs sont de très haut vol. Ce que vise Pathor, nous l'avons décidé ensemble et ils sont capables de le réaliser sans moi. Pour un autre patron, ils exploreraient de nouvelles voies et peut-être même que cela les mènerait plus vite au but. Plus j'y pense, moins je sais ce que je désire apporter d'unique à Pathor. - Tant que vous ne saurez pas ce que vous désirez, vous ne l'obtiendrez que par hasard. Au surplus, vous pensez trop. Quel était votre premier poste de PDG ? - Il y a quinze ans, chez Swen Corp (voir cet article), je dirigeais une filiale à Prague. 3000 personnes et des pertes, j'en ai bavé trois ans pour reconstruire tout ça. - Avec tout ce que vous avez travaillé sur vous depuis quinze ans, comment ça se passerait si vous deviez reprendre une telle responsabilité ? - A l'époque je m'agitais comme un fou, je me demandais si j'étais bien à ma place. Si c'était à refaire, je serais serein. J'aurais confiance en ma puissance de leader. Je ne perdrais plus de temps à me rassurer et je me concentrerais sur l'essentiel. Mais dis-moi, Sophie, tu veux dire que je devrais revenir à un job de patron débutant pour sortir de ma cage ? - Vous en savez assez Georges. Vous me semblez mûr pour arrêter de vous mentir à vous-même. Restez vigilant sur votre identité professionnelle et sur l'image que vous vous faites de votre place et de votre puissance de dirigeant. Cela peut prendre un peu de temps pour vous mettre au clair entre vous et vous, mais ce temps-là construira votre liberté au lieu de vous enfermer. Sophie disparut avec un sourire qui remplit Georges de bonheur. Quoi de plus beau que le sourire d'une enfant ? Quand avait-il passé du temps à jouir ainsi de ce qu'il aimait ? De quelle liberté parlait Sophie ? Il lui revint une citation de son cours de philo : "Les libertés nous possèdent, la liberté d'aimer nous fait grandir". Qu'avait-il fait de sa liberté d'homme ? Comment avait-il pu oublier de travailler ce qu'il voulait imprimer de lui sur Pathor ? Pourquoi se voyait-il encore comme le dirigeant débordé qu'il avait été à 35 ans ? Quel face à face évitait-il avec ses désirs ? Ce soir-là, Georges ne parla à personne de son entrevue avec Sophie. Il prit rendez-vous avec lui-même. Il était temps. Continue reading
Posted Mar 29, 2010 at Questions de dirigeant
Jean-Louis Richard is now following TypePad France
Mar 15, 2010
D'accord avec toi Gilles, je dirais même plus, il y a des coachings qui se perdent !
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Pourquoi faut-il pousser ses collaborateurs à exprimer leurs demandes ? Il y a deux types de collaborateurs. Ceux qui demandent en permanence et semble des perpétuels insatisfaits et ceux qui ne demandent jamais rien : les bons collaborateurs. Arrêtons nous sur ces derniers et faisons l’hypothèse raisonnable que s’ils de ne demandent rien ce n’est pas qu’ils n’ont rien à demander. Souvent, ils ont intégré que : « ça ne sert à rien de demander ». Les contraintes sont tellement intégrées par les acteurs que l’on renonce à demander à la hiérarchie de l’aide, des ressources ou simplement des requêtes personnelles. « On n’a pas le choix », est une vision bien intégrée. Le mécanisme de renoncement à la demande est en général lié à une anticipation : on n’exprime pas son point de vue car on suppose -à tort ou à raison- que l’on n’obtiendra pas ce que l’on attend. Chacun s’est approprié la nécessité de réduire les coûts et se met sous contrainte. Cette contrainte est soit répercutée sur les équipes, soit absorbée par le manager. Renoncer à demander a des conséquences de plusieurs ordres. Le premier concerne les limites que l’on se donne. En ne demandant pas, on entretient la perception que tant que « ça tient », on peut continuer. Chacun fournit de plus en plus d’efforts, sans réellement en mesurer les effets. Plus il fait des efforts, plus cela lui semble logique d’en demander à son entourage. Tout le monde fonctionne ainsi à la limite de ses capacités avec un risque d’épuisement. Epuisement qui explique en grande partie cette impatience à vouloir sortir le plus tôt possible du système, d’où cette appétence pour la retraite anticipée ou le rêve rarement accompli de longues vacances au milieu de l’hiver. Ne pas demander a comme autre conséquence de dégrader la relation. On ressent un besoin, une difficulté que l’on ne partage pas. Une forme de non-dit apparaît donc dans la relation. D’un côté on peut laisser penser à l’autre que tout va bien. De l’autre, moins on s’exprime, plus on alimente un mécanisme psychologique qui projette sur l’autre des intentions. La relation finit ainsi par se fausser. A force d’accumulation de non-dits, vient le moment où l’expression va se faire de façon agressive, et donc souvent irrecevable. Enfin, à ne pas demander, on génère un décalage en soi-même : entre ce que l’on dit et fait d’une part et ce que l’on pense et ressent d’autre part. Ce décalage est générateur de tension psychologique et de stress. A l’inverse, exprimer son besoin, le partager permet de réguler ses émotions et de se mettre en accord avec soi-même. Certes, me direz-vous, mais que faire de toutes ces demandes ? S’il est difficile d’accepter voire de provoquer les demandes, c’est à la perspective d’avoir à refuser. On accepte volontiers que la demande puisse être libératrice pour l’autre, mais on voit souvent le refus comme embarrassant pour soi. Et dans la balance, la tentation de rester sur le statut quo du non dit a souvent plus de poids. Comme toujours, lorsqu’on est manager, c’est son propre comportement qu’il faut interroger et tenter de faire évoluer. Evidemment cela suppose quelques efforts mais quelle satisfaction de voir l’effet produit… sur les autres ! Continue reading
Posted Feb 19, 2010 at Questions de dirigeant
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Il était une fois une ville habitée par des puits. Des puits vivants, que seuls distinguaient leur emplacement et leur margelle. Certains étaient magnifiques, avec des margelles en marbre incrusté de métaux précieux. Il y avait d'humbles puits, de briques et de bois. Quelques autres étaient de pauvres trous pelés qui s'ouvraient dans la terre. (Ce conte, transmis par tradition orale, symbolise la chaîne de sagesse qui relie les hommes à travers les générations. Il me semble qu'il ouvre 2010 de belle manière. Jorge Bucay l'a reçu de l'abbé créole Mamerto Menapace, dans l'excellent ouvrage traduit par Nelly Lhermillier que vous trouverez ici) La communication entre les habitants se faisait de margelle à margelle, de sorte que les nouvelles se répandaient rapidement d'un bout à l'autre de la ville. Un jour arriva dans la cité une "mode" qui avait certainement vu le jour dans une localité humaine. D'après ce nouveau concept, tout être vivant qui se respectait devait soigner beaucoup plus l'intérieur que l'extérieur. L'important n'était plus l'apparence, mais le contenu. C'est ainsi que les puits décidèrent de se remplir d'objets. Certains se remplissaient de bijoux, de pièces d'or et de pierres précieuses. D'autres, plus pratiques, d'appareils électroménagers ou électroniques. Quelques-uns, portés sur l'art, se remplirent de peintures, d'instruments de musique et de sculptures. Les intellectuels se remplirent de livres, de manifestes idéologiques ou de revues spécialisées. Le temps passa. La plupart des puits se remplirent à tel point qu'ils ne purent plus rien absorber. Beaucoup se résignèrent tandis que d'autres pensèrent qu'ils devaient continuer à faire entrer des objets dans leur intérieur. L'un d'eux eut l'idée, au lieu de serrer son contenu, d'augmenter sa capacité en s'élargissant. Il ne se passa pas longtemps avant que l'idée ne fût imitée. Les puits dépensaient toute leur énergie à s'élargir pour créer en eux plus d'espace. Un puits, petit et éloigné du centre de la ville, vit ses camarades grossir démesurément. Il pensa que, s'ils continuaient à s'enfler de la sorte, leurs bords allaient bientôt se confondre et chacun perdrait son identité. C'est peut-être à partir de là que lui vint l'idée qu'une autre manière d'augmenter sa capacité était de grandir non pas en largeur, mais en hauteur. Devenir plus profond, pas plus étendu. Très vite, il se rendit compte que tout ce qu'il avait à l'intérieur l'empêchait de s'approfondir. S'il voulait réussir, il devait renoncer à son contenu. Au début, il eu peur du vide. Puis, lorsqu'il sentit qu'il n'avait pas d'autre possibilité, c'est ce qu'il fit. Vidé de ses possessions, il devint de plus en plus profond, tandis que d'autres s'emparaient des objets dont il s'allégeait. Un jour, le puits qui grandissait de l'intérieur eut une grande surprise : tout au fond, il découvrit de l'eau ! Jamais aucun puits n'avait jusqu'alors trouvé d'eau. Surmontant sa surprise, le puits se mit à jouer, humidifiant ses murs, éclaboussant ses bords et, enfin, sortant de l'eau à l'extérieur. La ville n'avait jamais été arrosée que par la pluie, qui était rare. C'est ainsi que la terre qui bordait le puits, revivifiée par l'eau, s'éveilla peu à peu. Les graines de ses entrailles jaillirent sous forme d'herbes, de trèfles, de fleurs et de petites pousses chétives qui devinrent des arbres. La vie explosa de couleurs autour du puits éloigné, qu'on appela désormais "le Verger". Tous lui demandaient comment il avait obtenu ce miracle. "Il n'y a aucun miracle, répondait le Verger. Il vous faut chercher à l'intérieur, tout au fond." Beaucoup voulurent suivre son exemple, mais abandonnèrent lorsqu'ils s'aperçurent que, pour gagner en profondeur, ils devaient d'abord se vider. Ils continuèrent à s'élargir davantage chaque jour pour se remplir d'un peu plus d'objets. A l'autre bout de la ville, un autre puits décida à son tour de courir le risque de se vider. Et lui aussi s'approfondit. Et l'eau arriva. Et il aspergea aussi l'extérieur, créant une deuxième oasis de verdure dans la ville. "Que feras-tu lorsqu'il n'y aura plus d'eau ?" lui demandaient ses voisins. "Je ne sais pas ce qui se passera, répondait-il. Mais, pour l'instant, plus je tire d'eau, plus il en vient." Quelques mois passèrent avant la grande découverte.Un jour, presque par hasard, les deux puits constatèrent que l'eau qu'ils avaient trouvée au fond d'eux était la même. Que la même rivière souterraine qui passait par l'un inondait le fond de l'autre. Ils se rendirent compte qu'une nouvelle vie s'ouvrait pour eux. Non seulement ils pouvaient communiquer de margelle à margelle, superficiellement, comme tous les autres, mais leur recherche leur avait offert un nouveau point de contact : la communication profonde que seuls obtiennent entre eux ceux qui ont le courage de se vider de leur contenu pour chercher tout au fond de leur être ce qu'ils ont à donner. La légende dit que le premier puits était "une" puits. Que le deuxième était "un". C'est ainsi, croient les anciens, que la première femme et le premier homme-ressource ont découvert au plus profond de leur être l'amour qu'ils ont partagé, le reste de leurs jours, avec leurs semblables. Bonne année 2010 à toutes et à tous ! Continue reading
Posted Jan 1, 2010 at Questions de dirigeant
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Le tout Paris du pouvoir était suspendu au discours de remerciement de Ron Swen. Le fondateur de Swen Corp jubilait. 45 ans de labeur, 160 000 collaborateurs dans 37 pays, son parcours était un exemple pour les patrons qui avaient répondu à son ultime invitation. Il hésita un instant. Oui ? Non ? Trop tard pour lancer une pièce. Sa voix décida pour lui. - J'ai décidé mes amis de vous faire un dernier cadeau. Voulez-vous connaître le secret de ma réussite ? L'assistance retenait son souffle. Beaucoup, ce soir-là, auraient vendu leurs parents pour un tel secret. Le vieux Ron plaisantait-il ? - Vous avez été nombreux, ici, à louer ma capacité à décider juste et bien. Chacun a son explication : mon courage, ma vision, mes réseaux ? Rien de ce que vous avez supposé. Depuis 45 ans, je m'en tiens au secret de réussite que m'a confié mon grand-père Nathan Swen. Quelqu'un pourrait-il me confier une pièce de monnaie ? Un murmure parcouru la salle. Le ton grave de Ron excluait la plaisanterie. Vladimir Pavelic, le maître du gaz européen, s'avança. - Tiens mon cher Ron, voici ma pièce fétiche de 5 roubles or du siècle de ton grand-père. Ron prit la précieuse relique. - Face à chacune de mes décisions, j'ai d'abord cherché l'évidence. Elle s'imposait souvent, de sorte que je n'avais pas le sentiment de vraiment décider. Mais chaque fois que l'évidence m'échappait et que mon avenir dépendait d'un difficile choix, je m'en suis remis à ceci. La pièce vola. Ron plaqua l'effigie de l'empereur Nicolas II sur le dos de sa main. - Oui, mes amis, pile ou face. Et je peux vous le dire, je m'y suis chaque fois tenu, je n'ai jamais dérogé à ma règle. Les patrons du tout Paris étaient interdits. Chacun épiait la réaction de ses pairs. Comment accueillir un tel secret ? Le propriétaire des 5 roubles or, qui tenait à son bien, se crut obligé de rompre le silence. - OK Ron, chapeau bas. Laisse-moi te poser une question d'homme à homme. Lorsqu'en 1965 tu as choisi, contre toute attente, de soutenir mon projet de gazoduc contre le monopole de l'époque que nous avons racheté, toi et moi, dix ans plus tard, ne me dis pas que tu as joué ma vie à pile ou face ? Vladimir ne plaisantait pas. Il était à l'époque en très mauvaise posture, et, dans ce milieu, la vie d'un homme était une formalité. Ron le regarda dans les yeux avec affection. - Crois-tu vraiment Vladimir que, si j'avais décidé en homme sensé, tu serais encore en vie devant moi ? Un brouhaha salua la démonstration. Vladimir était sidéré. Ainsi Ron disait vrai. Il tranchait ses dilemmes à pile ou face depuis 45 ans. Ron Swen rendit sa pièce à Vladimir. - Nous pouvons tous les deux célébrer notre chance. Il se tourna une dernière fois vers ses amis. - Je pourrais vous donner mille raisons qui font de mon secret le meilleur instrument de décision qu'un homme puisse souhaiter. Je préfère vous laisser chercher. Faites votre examen de conscience. Voyez ce qui vous a guidé chaque fois que vous avez fait de difficiles choix. Pesez bien ce qui était connu de vous et ce qui vous échappait. Ressentez quelles émotions vous agitaient. Demandez-vous qui tient les ficelles de la marionnette que vous êtes dans un système qui vous dépasse. Vous verrez quelle folie ce serait de prétendre décider plus juste, une vie durant, que la pièce qui attend au fond de votre poche. Ce soir-là, le son des coupes de cristal fut plus feutré qu'à l'accoutumée. Quelques heures plus tard, le tout Paris de la puissance et de la gloire chercha longtemps le sommeil. Qu'en pense votre grand-père ? Continue reading
Posted Nov 26, 2009 at Questions de dirigeant
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Quelle marge de manœuvre pour le manager sous-pression? Le moins que l’on puisse dire est que la pression ne diminue pas. Elle a même considérablement augmenté ces derniers mois avec la crise et rien ne nous permet de dire qu’elle va baisser dans les semaines à venir. Ces circonstances placent le manager dans une apparente double contrainte : agir vite et retrouver de la marge de manœuvre. Comment en ayant à décider rapidement peut-il en même temps trouver de nouvelles solutions, prendre du recul par rapport à la situation ? La question n’est pas tant le rythme de la décision ou de l’action. En effet, ne confondons pas rapidité et précipitation. On peut agir vite en prenant le temps de réfléchir. La difficulté majeure est liée à l’émotion produite par la situation. Plus nous sommes sous pression, plus nous avons d’émotions, plus nos automatismes se renforcent. Autrement dit, une forte charge émotionnelle tend à nous aiguiller sur nos tendances profondes plutôt qu’à nous ouvrir à de nouvelles solutions. Celui qui a tendance à éviter le risque réagira de façon réflexe pour se couvrir, celui qui a besoin de contrôler va reprendre les rênes en main de façon encore un peu plus serrée. La plupart du temps nous ne nous rendons pas compte que nous agissons en fonction de nos automatismes. Nous construisons un discours rationnel qui justifie nos façons d’agir. Ce discours a comme fonction principale de nous convaincre nous-mêmes de la justesse de ce que nous faisons ce qui renforce encore nos automatismes. Ces automatismes ne sont pas dénués d’efficacité. On les a choisit parce qu’ils permettaient de répondre de façon appropriée à différentes situations. Leur limite est que l’automatisme enferme plutôt que d’ouvrir sur la spécificité de la situation. Autrement dit nous trouvons immédiatement des similitudes entre la situation actuelle et ce qui est déjà connu mais nous ne voyons pas les différences. Or c’est justement ces différences qui doivent nous conduire ouvrir à de nouvelles solutions et de nouvelles manières d’agir. Rappelons que l’une des valeurs ajoutées première du manager est de trouver de la marge de manœuvre dans un contexte de contraintes. Il ne peut la trouver qu’en envisageant de faire autrement que ce qu’il a fait jusqu’à présent. La prise de recul est donc d’abord vis à vis de soi-même. Identifier son propre filtre émotionnel et comprendre en quoi il nous pousse dans nos « tendances naturelles », est essentiel pour pouvoir les dépasser et ne pas fonctionner en automatique. Outre cette vigilance sur soi, c’est sur les autres que l’on peut compter pour mieux manager sous la pression. Avant de prendre ses décisions, il faut les encourager à trouver des arguments qui iraient à l’encontre de ce vers quoi l’on tend. La pression est l’occasion de tester et d’améliorer notre souplesse tel le roseau de La Fontaine. Continue reading
Posted Oct 20, 2009 at Questions de dirigeant
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L'huissier regretta son amabilité pour le Yogi qui venait de sortir. Le maître des lieux était allongé sur la moquette et respirait faiblement. - Bonjour Monsieur le Président ! Rouge de confusion, l'homme se redressa. - Euh, bonjour, oui, je ne t'ai pas entendue entrer. Tu es Sophie ? - Que puis-je faire pour vous ? (Résumé des 14 épisodes précédents : la jeune Sophie poursuit sa découverte du monde de l'entreprise... Ses aventures vous attendent ici) - Tu dois t'en douter ? - Aucune idée. Jean-Benoît m'a dit qu'un de ses vieux amis avait besoin d'un coup de main, j'ai rangé ma trousse et me voici. - Bon, au moins tu n'as pas été polluée par le battage médiatique. Voilà ce qui se passe. Tu sais que je suis le président de Shtonc. - Oui, vous faites dans les nouvelles technologies je crois. - J'aimerais bien, mais c'est pas le sujet. Figure-toi qu'un certain nombre de mes collaborateurs ont eu la très mauvaise idée de se suicider. - Tous ensemble ? - Non, un par un, c'est déjà suffisant. Il parait que je ne dois pas le dire, mais ils sont un ou deux sur 100000 par mois à en venir à cette douloureuse extrémité, c'est pile poil la statistique moyenne en France. - En quoi cela vous concerne-t-il ? Le président poussa un soupir de soulagement. Le bon sens d'une gamine, voilà ce qui faisait défaut dans cette société de zombies. - Je suis heureux de t'entendre poser la question. C'est bien ce que j'ai demandé quand on m'en a parlé. Tu ne peux imaginer la horde de gens irréprochables qui me sont tombés dessus : les syndicats, les journalistes, les ministres, mon charcutier, ma femme... - Votre femme, ça, c'est sérieux. - En attendant, c'est les autres qui sont lourds. Ce qu'ils disent, c'est que ces suicides sont le cri de souffrance des salariés de Shtonk que leur hiérarchie refuse d'entendre. - Et pour le reste de la population, les mêmes suicides exprimeraient quoi ? - Je ne te le fais pas dire : quand c'est pas chez Shtonk, le suicide est une souffrance personnelle, et quand c'est ici, c'est pour ma pomme. Tu crois que tu peux me tirer de là ? - Faut voir, vous connaissez mes tarifs ? Le président sortit une énorme boîte de chocolats. - C'est du Fauchon, à deux pas d'ici, les meilleurs. Sophie goûta et s'extasia. - Un homme qui achète d'aussi bons chocolats ne peut pas être tout à fait perdu. Allons-y ! - J'ai déjà consulté les meilleurs experts de Paris, veux-tu savoir ce que j'en ai retiré ? - Pourquoi pas, ça me donnera le temps de savourer. Se sont pas moqué de vous, chez Fauchon. - Quinze RV, douze réunions avec les plus grands noms de la sociologie, des ressources humaines et de la psychiatrie. Rien, Sophie, rien. Peau de zébu. Du vent. - Qu'en attendiez-vous ? - Euh, je sais pas ? - Si vous n'en attendiez rien, le contrat est rempli. Supposons que tout se passe au mieux, vous faites face à cette situation mieux qu'aucun autre patron, tout roule, décrivez-moi la situation qui en résulte. - Voyons, si tout se passe au mieux, j'ai honte de le dire, mais il y aura toujours des suicides chez Shtonk pour d'obscures raisons. Par contre, plus personne ne dénoncera les conditions de travail dans l'entreprise, en commençant par les malheureux qui se suppriment. - Si tout se passe au mieux, qu'est ce qui aura changé dans ce que vous ressentez ? - Je n'aurai plus cette trouille d'aller travailler le matin. Je suis fatigué. J'ai peur que tout ça me nuise. - Qu'est-ce qui s'amenuise ? - Mais Sophie, c'est moi qui m'amenuise ! Regarde-moi. Je suis vouté, plié en deux, recroquevillé, je ne suis plus que l'ombre de moi-même. J'ai perdu 3 kg en 3 semaines. Au rythme actuel, dans 87 semaines, je ne serai plus de ce monde. - Ca nous laisse un peu de temps. Qu'y a-t-il de commun entre ce que vous ressentez et ce que ressent l'un de vos collaborateurs qui se plaint de ses conditions de travail ? - Je reconnais que j'ai la meilleure place, mais ce qui me vient c'est que, moi comme lui, nous nous usons à notre tâche. Nous donnons tout pour travailler, jusqu'à notre santé. La performance de Shtonk dans ce monde impitoyable est à ce prix. - Pourquoi serait-il équitable de consommer son corps pour vivre ? - Euh, c'est ce que tout le monde fait, plus ou moins ? - Dans ce cas, vous approuvez qu'un homme en bonne santé puisse vendre un de ses reins pour nourrir sa famille ? - Ca n'a rien à voir. Dans un cas, cet homme se mutile moyennant finances, c'est abject. Chez Shtonk, nous travaillons très dur, nous nous donnons corps et âme, pour, euh, pour... pour être payé aussi je te le concède... - Comment tout cela pourrait-il se passer autrement ? - Avec la crise, Sophie, il n'y a pas d'autre solution ! - Pourquoi le travail userait-il ? - Mais le travail a toujours usé ! Tripalium, torture, le travail est souffrance ! Labeur, usure et sacrifice des corps ! - Le sportif qui s'entraine, il souffre aussi. D'après vous, il s'use ou il se fortifie ? - C'est pas comparable. Travailler, c'est se consumer au boulot, je ne vois pas d'autre possibilité. C'est bien pour me préserver que j'ai tout fait pour grimper tout en haut de l'échelle. - Vous avez réussi ? - Je me suis aperçu trop tard que plus je montais, moins je vivais. Mais où est le rapport avec mes désespérés du boulot? - C'est à vous de le trouver. - Peut-être que si le travail chez Shtonk était moins usant on ne monterait pas en épingle ces suicides, en effet. Mais c'est impossible, l'avenir de Shtonk est à ce prix. - C'est une obsession. Avez-vous un jour rencontré quelqu'un qui se fortifiait en travaillant ? - Oui, bien sûr. Je me souviens de ce cordonnier chez qui ma mère m'emmenait dans les années 50. Son échoppe sentait l'huile et la sueur. Ma mère me déchaussait, puis nous le regardions oeuvrer. Après quelques minutes il nous tendait le fruit de son labeur avec un sourire qui en disait long. Son travail, il en était fier, il s'en nourrissait, dans tous les ses du terme. Nous étions tous les trois ravis. - Qui correspondrait à ce cordonnier, chez Shtonk ? - Plus personne. Nous nous agitons dans le virtuel pour un client que plus personne ne connait, et aucun de nous ne livre son travail avec la pointe de fierté de mon cordonnier. - Votre salarié de base, pour qui travaille-t-il ? - Pour son hiérarchique. - Et qu'est-ce qui pourrait se passer, entre eux deux, qui rendrait leur travail fortifiant ? - Un peu de ce qui se passait entre ma mère et le cordonnier ? Une vraie relation, de l'écoute, de la reconnaissance de chacun par l'autre, mais comment veux-tu qu'on trouve le temps Sophie ? - Vous voulez dire un peu d'amour ? - Fadaises Sophie ! L'amour et le travail n'ont rien, mais alors rien à voir. - Vous débarquez sur une ile déserte, seulement vous et une femme que vous n'avez jamais rencontrée auparavant. Vous travaillez des semaines à vous construire votre vie commune : un abri, de quoi boire, de quoi manger, de quoi vous défendre, des signaux visibles de la mer... cela vous prend tout votre temps, vous y mettez tout votre coeur, chacun avec ses moyens, sa force ou son ingéniosité. - Où veux-tu en venir ? - Au terme du premier mois vous pouvez enfin vous reposer, fiers de votre oeuvre commune. C'est votre première soirée paisible, la lune est pleine, vous êtes heureux de jouir du fruit de votre travail. Que va-t-il se passer, cette nuit, entre vous deux ? - Je te vois venir, nous allons commencer à nous aimer ? - Commencer ? Parce qu'un mois de labeur à deux sur une ile déserte, ce n'est pas s'aimer depuis déjà plusieurs semaines ? Le président de Shtonc resta pensif. Se pourrait-il que... - Ton histoire d'usure, ce serait comme le crédit ? On pourrait prêter la bonne somme au bon taux pour aider l'autre à construire, ou prêter trop et à taux usuraire sans s'inquiéter de le faire couler ? - Pourquoi pas ? Je suppose que, quoi qu'on fasse à deux, c'est l'intention qui donne le ton. - Tu voudrais me faire dire qu'il suffirait de travailler en aimant l'autre pour que le travail n'use plus, et même pour qu'il rende chacun plus fort et plus heureux ? - Travailler, c'est mettre son corps en jeu, et si chacun respecte le corps de l'autre, le ressortir grandi. - Mes suicidés obéiraient-ils à cette injonction de Shtonk de nier leur corps de travailleur ? - Je crois que vous en savez assez, je vais vous laisser. - Reste un peu, Sophie, ça commence à me questionner tout ça. En t'écoutant, je crois bien n'avoir jamais travaillé avec amour, ça se soigne ? - Vous travaillez bien pour nourrir votre famille, c'est pas de l'amour, ça ? - Euh, ton histoire d'ile déserte, Sophie, tu crois que... - Votre ile est ici, c'est chez vous Shtonc, tout reste à faire, bon courage ! Le président resta seul. Il se sentait soulagé. Pour la première fois de sa vie, il se surpris à imaginer que travailler était peut-être un acte sacré, tout comme aimer. Un lien constructeur à l'autre. L'ile déserte était là. D'abord assurer l'abri. Il était temps qu'il répare son toit, la maison en valait la peine. Il appela son assistante. - Hélène, libérez tout mon agenda de ce qui peut attendre. Prenez-moi des rendez-vous en tête-à-tête avec nos 20 plus hauts cadres et avec 30 collaborateurs pris au hasard sur le terrain. Oui, en tête-à-tête, j'ai besoin de sentir avec qui je travaille dans cette baraque. Le sourire radieux d'Hélène fut, ce soir là, la récompense de son travail. 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Posted Oct 7, 2009 at Questions de dirigeant
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Bonus, la fable du talent et la réalité de la névrose Les bonus dans la finance servent-ils effectivement à « attirer et retenir les meilleurs talents » ? Une baisse des rémunérations entraînerait-elle une irrémédiable fuite des cerveaux ? L’argent est-il le garant de la compétence ? Ces affirmations péremptoires ne résistent pas à l’analyse. Tout d’abord, comment affirmer que des bonus plus élevés garantissent un plus haut niveau de professionnalisme, alors qu’il suffit d’observer que ce sont les banquiers supposés les plus talentueux – en tous cas ceux qui gagnaient le plus – qui ont majoritairement contribué à l’effondrement du système financier ? Les traders de Lehman Brothers comptaient parmi les stars de leur profession. L’observation des choix de carrière à la sortie des grandes écoles constitue un deuxième contre argument. En effet, les jeunes diplômés qui s’orientent vers les métiers de la finance de marché ne sont pas nécessairement les meilleurs, mais plutôt ceux qui tiennent absolument à démontrer qu’ils le sont (ce qui, le plus souvent, est le signe qu’ils ne le sont justement pas). Plus touchés que leurs camarades de promotion par le syndrome du bon élève, ils cherchent absolument à montrer de quoi ils sont capables et voient les bonus comme autant de bonnes notes leur permettant de se classer au sein d’une vaste hiérarchie internationale. En fait, les bonus procèdent d’un mode pervers de gestion des ressources humaines – que les banques savent parfaitement utiliser – qui consiste à sélectionner un profil particulier d’individus, ceux qui présentent un mélange détonnant de complexe de supériorité et de besoin de reconnaissance, que l’on place dans une situation où ils doivent constamment faire leurs preuves. Pour un trader, le plus important n’est pas le montant absolu de sa rémunération, mais son montant relatif. Il veut avant tout gagner plus que les autres, ce qui le rassure sur sa propre valeur (le raisonnement est d’ailleurs le même pour tous ceux dont la rémunération est publique, grands patrons ou sportifs de haut niveau). Or, les psychologues ont démontré que l’on n’accroît pas la motivation d’un individu par le montant absolu de sa rétribution, mais plutôt par l’augmentation qu’on lui promet ou par le différentiel avec ce que gagnent ses pairs. Non seulement celui qui gagne 20 000 euros par mois n’est pas plus motivé que celui qui gagne 5 000, mais plus le montant est élevé, plus l’intérêt pour la tâche s’émousse (il est remplacé par l’intérêt pour la récompense) et plus la responsabilisation s’étiole (l’implication s’efface devant la compétition). Une expérience fameuse dans les business schools américaines consiste à demander à de jeunes diplômés s’ils préfèrent gagner 50 000 là où tous leurs camarades de promotion gagneront 40 000, ou bien 90 000 si tous les autres gagnent 100 000. Ils préfèrent majoritairement la première solution. Parions que si toutes les rémunérations des traders étaient brutalement divisées par dix, cela ne changerait pas grand-chose à leur motivation, ni à leur performance, à condition de maintenir entre eux suffisamment de différences pour alimenter leur course éperdue à la reconnaissance. Ce n’est donc certainement pas un plafonnement des bonus qu’il faut décréter, car cela écraserait les écarts. Le plus subtil serait peut-être de maintenir les rémunérations actuelles – aussi délirantes soient-elles – mais de les taxer à 90 %. Les traders pourraient ainsi continuer à alimenter la névrose qui les stimule, mais le coût pour la collectivité serait dix fois moindre. Frédéric Fréry (frery@escpeurope.eu) est Professeur à ESCP Europe, campus de Paris. Continue reading
Posted Oct 3, 2009 at Questions de dirigeant